Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du coronavirus #18 : « Je sais que c’est la fin », me dit un patient, étonnement calme

Membre de la rédaction d’Éléments depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences, il nous livre son carnet de bord quotidien. Jour 18 : l’état d'un patient, négatif au test Covid, se dégrade cinq jours après son admission, une évolution fulgurante.
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Mardi 21 avril

Ce matin, un patient qui n’avait jusque-là qu’une fièvre isolée, commence à avoir du mal à respirer. C’est un homme d’une soixantaine d’années, qui du fait d’une polyomyélite dans l’enfance a toujours gardé une faiblesse de la partie droite de son corps. Cela ne l’a pas empêché de travailler une bonne partie de sa vie comme maçon-couvreur. Tout le monde dans le service apprécie sa simplicité et son humour. Hospitalisé depuis cinq jours, les examens biologiques jusqu’à présent étaient normaux, la radiographie pulmonaire ne décelait rien, et le test Covid, effectué désormais devant toute fièvre inexpliquée, était négatif.

         Le contrôle radiologique en milieu de matinée objective cependant une atteinte très évocatrice d’une infection à Coronavirus. J’explique au patient cette hypothèse plus que probable, en dépit de la négativité du test. Le virus en effet n’est pas toujours présent au niveau du rhinopharynx, là où le prélèvement est effectué.

         Le patient, après avoir exprimé une forte angoisse, s’apaise en début d’après-midi ; sous 4l oxygène sa saturation est correcte à 96 %. Il me livre plusieurs anecdotes sur les clients parfois fantasques, parfois obsessionnels qu’il a eu à rencontrer au cours de sa vie, celui qui voulait que des tuiles de couleurs différentes dessinent des initiales sur sa toiture, celui qui avait tenu à vérifier de si près son travail, qu’il avait perdu l’équilibre et s’était retrouvé cramponné à la gouttière…

         Vers 15h, la saturation se dégrade et nécessite d’augmenter le débit d’oxygène. « Je sais que c’est la fin », me dit-il alors, étonnement calme. Il écoute mes dénégations, mais je vois bien que c’est par politesse. Alors que je lui explique que la Réanimation est prévenue et que nous allons le transférer par sécurité, il me dit même « Allez, je vous suis, mais c’est bien pour vous faire plaisir ».

         Avec une infirmière, je pousse son lit vers la réanimation. Sa saturation reste correcte, mais sous 8l d’oxygène désormais. Il a juste le temps de me dire qu’il ne va pas parier avec moi, « parce que ce serait macabre », et puis il fait un arrêt cardio-respiratoire à la sortie de l’ascenseur. Massé et intubé, son cœur finit par repartir au bout de quelques minutes. Nous passons le sas de la « Réa », deux médecins et deux infirmières prennent le relais, mettent en place le respirateur. Alors que nous remontons vers le service, plus que troublés par cette évolution fulgurante, l’infirmière me demande s’il se trompe ou si, au contraire, on ne peut pas se tromper sur « ces choses-là ». Je lui réponds que je ne sais pas.

Carnet de bord d’un néo-urgentiste
• Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
• Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
• Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens
• Vendredi 3 avril – Coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »
• Samedi 4 avril – dimanche 5 avril – Coronavirus #5 : vols de masques à l’hôpital
• Lundi 6 avril – Coronavirus #6 : Beaucoup d’entre nous « pensent Covid », « mangent Covid », « dorment Covid »
• Mardi 7 avril – Coronavirus #7 : Aujourd’hui, on a reçu un dessin d’une fillette de 8 ans pour nous remercier d’avoir « sauvé son papa »
• Mercredi 8 avril – Coronavirus #8 : affecté au «secteur Covid» des urgences, avec des patients agités et récalcitrants
• Jeudi 9 avril – Coronavirus #9 : aux urgences, une nette recrudescence des motifs psychiatriques
• Vendredi 10 avril – Coronavirus #10 : l’hôpital administre l’hydroxychloroquine après discussion collégiale
• Lundi 13 avril – Coronavirus #11 : la colère d’une infirmière devant le manque de moyens de l’hôpital
• Mardi 14 avril – Coronavirus #12 : cette liste des symptômes du Covid-19 qui n’en finit pas
• Mercredi 15 avril – Coronavirus #13 : « Dans notre service, quatre aides-soignantes ont été touchées par le Covid-19. On attend les résultats pour la cinquième »
• Jeudi 16 avril — Coronavirus #14 : hors du protocole, le doute diagnostic n’a plus sa place
• Vendredi 17 avril — Coronavirus #15 : « Cette pandémie n’a pas fait disparaître les autres pathologies »
• Samedi 18 – Dimanche 19 avril — Coronavirus #16 : gestion de la pénurie : blouses, masques, lits, tout manque à l’hôpital !
• Lundi 20 avril — Coronavirus #17 : baisse des patients atteints par le Covid-19 aux urgences

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