Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du coronavirus #16 : gestion de la pénurie : blouses, masques, lits, tout manque à l’hôpital !

Membre de la rédaction d’« Éléments » depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences, il nous livre son carnet de bord quotidien. Jour 16 : gestion de la pénurie : blouses, masques, lits, tout manque à l’hôpital !
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Samedi 18 – Dimanche 19 avril

Discussion avec une amie dermatologue en cabinet de ville. Contrairement à ce que j’imaginais, la téléconsultation ne lui est en fait que de peu d’utilité. Il y a des variations de taille, de couleur, de localisation, de certaines lésions cutanées, qui passent inaperçues lors de la transmission vidéo. Elle a donc maintenu ses consultations en cabinet, avec toute une série de précautions pour que les patients ne se croisent pas, et elle me raconte son épopée pour obtenir quelques masques, quatre exactement, finalement remis contre signature… Quatre masques qui lui rappellent un voyage en Tchécoslovaquie dans les années 1980, avant la fin du régime communiste, quand on ne pouvait obtenir de médiocres denrées alimentaires, qu’en échange d’obligatoires tickets officiels. Quatre masques, qu’elle lave à l’auto-clave (stérilisateur) pour pouvoir les réutiliser.

La pénurie amène à des attitudes limites, obligeant certaines infirmières et certains médecins, à ne pas changer d’habits de protection aussi souvent qu’il le faudrait, amenant les cadres des services à comptabiliser chaque jour, et nominativement, les masques et les blouses qu’ils peuvent distribuer. Et il en est de même pour les lits, réorientés chaque jour, ou le personnel lui-même, placé et déplacé selon les besoins, plus que selon les compétences.

Cette pénurie incontestable, qui s’explique certes par l’étendue de cette pandémie, mais aussi par tout un système économique qui a conduit à demander à l’hôpital le maximum, en ne lui donnant que le minimum, aidera-t-elle demain à prendre des décisions justes, c’est-à-dire moins soumises à des critères devenus exclusivement financiers ?

À écouter, samedi le criminologue Alain Bauer à la télévision, intervention qui fait les choux gras des réseaux sociaux parce qu’il ne mâche pas ses mots, ce qui change du ronron médiatique, on réalise que son intervention même est l’une des composantes du problème. En effet, si ses propos sont justes sur la désorganisation de l’Etat dans cette crise, sur la pénurie qui amène à faire croire à des choix réfléchis quand il ne s’agit que d’action à main forcée et à courte vue, ses informations sur le virus lui-même, sur son comportement et sa pathogénie, sont hasardeuses, parfois abusives et souvent erronées. Et le problème est bien celui-ci : faire sans cesse intervenir des experts qui ne le sont jamais vraiment. La république des experts en tout, qui connaissent toujours mieux que les principaux intéressés ce qu’il convient de faire dans leur propre domaine de compétence, est devenu insupportable. C’est cela qui conduit à des décisions arbitraires, et potentiellement dangereuses. C’est cela qui a mis l’hôpital, non plus entre les mains de soignants, mais sous la « gouvernance » d’administratifs et de financiers qui n’ont de la santé qu’une vision simplifiée, essentiellement comptable.

Carnet de bord d’un néo-urgentiste
• Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
• Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
• Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens
• Vendredi 3 avril – Coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »
• Samedi 4 avril – dimanche 5 avril – Coronavirus #5 : vols de masques à l’hôpital
• Lundi 6 avril – Coronavirus #6 : Beaucoup d’entre nous « pensent Covid », « mangent Covid », « dorment Covid »
• Mardi 7 avril – Coronavirus #7 : Aujourd’hui, on a reçu un dessin d’une fillette de 8 ans pour nous remercier d’avoir « sauvé son papa »
• Mercredi 8 avril – Coronavirus #8 : affecté au «secteur Covid» des urgences, avec des patients agités et récalcitrants
• Jeudi 9 avril – Coronavirus #9 : aux urgences, une nette recrudescence des motifs psychiatriques
• Vendredi 10 avril – Coronavirus #10 : l’hôpital administre l’hydroxychloroquine après discussion collégiale
• Lundi 13 avril – Coronavirus #11 : la colère d’une infirmière devant le manque de moyens de l’hôpital
• Mardi 14 avril – Coronavirus #12 : cette liste des symptômes du Covid-19 qui n’en finit pas
• Mercredi 15 avril – Coronavirus #13 : « Dans notre service, quatre aides-soignantes ont été touchées par le Covid-19. On attend les résultats pour la cinquième »
• Jeudi 16 avril — Coronavirus #14 : hors du protocole, le doute diagnostic n’a plus sa place
• Vendredi 17 avril — Coronavirus #15 : « Cette pandémie n’a pas fait disparaître les autres pathologies »

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