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Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du coronavirus #15: « Cette pandémie n’a pas fait disparaître les autres pathologies »

Membre de la rédaction d’Éléments depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences, il nous livre son carnet de bord quotidien. Jour 15 : « Cette pandémie qui nous occupe les trois quarts du temps n’a pas pour autant fait disparaître les autres pathologies »
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Vendredi 17 avril

Le confrère pneumologue a déjà pu se passer du respirateur, mais n’est pas encore sorti de la réanimation. Les infirmières lui demandent en plaisantant si c’est sa spécialité médicale qui lui a ainsi permis d’être si brièvement ventilé (trois jours seulement). Il leur répond sur le même ton que ses poumons sont en effet « de qualité supérieure ». Son souffle court, toutefois, laisse chacun sur le qui-vive.

Le patient porteur d’une encéphalite souffre en fait d’une infection du système nerveux au virus de l’Herpès (les résultats sont revenus positifs ce matin) et non au Covid-19. Cela rappelle à tous que cette pandémie qui nous occupe les trois quarts du temps, et sur laquelle les habitués du cirque politico-médiatique, experts en tout mais fiables sur rien, ne cessent de discourir, n’a pas pour autant fait disparaître les autres pathologies. D’ailleurs beaucoup de patients atteints de maladies chroniques, et qui n’osent venir aux urgences par crainte d’être contaminés, nécessitent d’être vus en téléconsultation. Tous les bureaux de consultation ont ainsi été équipés de caméras. À distance cependant, des modifications plus ou moins fines de l’état du patient peuvent passer inaperçues. La téléconsultation a essentiellement pour but de maintenir le dialogue entre le médecin et le patient qu’il connaît bien, mais ne saurait se substituer à l’examen clinique proprement dit.

Confirmation ce jour que l’aide-soignante du service est bien infectée par le Covid-19. Son mari nous informe par téléphone de son état : pas d’essoufflement, seulement la fatigue, la toux et les céphalées permanentes. L’absence de critères permettant de savoir si un patient va rester au stade du tableau « grippal » standard, ou bien basculer dans la dégradation respiratoire grave, demeure particulièrement anxiogène.

À l’hôpital, une entraide inespérée

À l’hôpital comme ailleurs, cette situation inédite permet en tous cas de révéler les personnalités. Certains de ceux qui avaient la réputation d’avoir un sang-froid à toute épreuve, se montrent maintenant hésitants et parfois à ce point troublés qu’il faut les seconder. D’autres que l’on croyait partisans du moindre effort, se sentent pousser des ailes, et parfois même sont les seuls à prendre les décisions qui s’imposent. Des administratifs effacés deviennent tyranniques, des ambitieux font profil bas, des soignants infatigables déclarent forfait, des timides sortent vaillamment du bois, des va-t-en guerre font preuve d’humilité. Des partenaires d’une même équipe soudain se brouillent et d’intraitables chefs de clan pactisent enfin. À l’hôpital comme ailleurs, il y a les dévoués et les profiteurs, ceux qui pérorent et ceux qui agissent, des petits chefs et de grands serviteurs. Et cependant, malgré des ratés spectaculaires, une entraide inespérée.

• Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
• Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
• Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens
• Vendredi 3 avril – Coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »
• Samedi 4 avril – dimanche 5 avril – Coronavirus #5 : vols de masques à l’hôpital
• Lundi 6 avril – Coronavirus #6 : Beaucoup d’entre nous « pensent Covid », « mangent Covid », « dorment Covid »
• Mardi 7 avril – Coronavirus #7 : Aujourd’hui, on a reçu un dessin d’une fillette de 8 ans pour nous remercier d’avoir « sauvé son papa »
• Mercredi 8 avril – Coronavirus #8 : affecté au «secteur Covid» des urgences, avec des patients agités et récalcitrants
• Jeudi 9 avril – Coronavirus #9 : aux urgences, une nette recrudescence des motifs psychiatriques
• Vendredi 10 avril – Coronavirus #10 : l’hôpital administre l’hydroxychloroquine après discussion collégiale
• Lundi 13 avril – Coronavirus #11 : la colère d’une infirmière devant le manque de moyens de l’hôpital
• Mardi 14 avril – Coronavirus #12 : cette liste des symptômes du Covid-19 qui n’en finit pas
• Mercredi 15 avril – Coronavirus #13 : « Dans notre service, quatre aides-soignantes ont été touchées par le Covid-19. On attend les résultats pour la cinquième »
Jeudi 16 avril — Coronavirus #14 : hors du protocole, le doute diagnostic n’a plus sa place

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