Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du coronavirus #14 : hors du protocole, le doute diagnostic n’a plus sa place

Membre de la rédaction d’Éléments depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences, il nous livre son carnet de bord quotidien. Jour 13 : à cause de l’afflux de patients, en période pandémique, la pratique médicale s’appuie sur la répétition. Elle peut se révéler épuisante mais aussi… rassurante. C’est un leurre.
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Jeudi 16 avril

Ce qui modifie de manière notable la pratique médicale en cette période pandémique est la répétition, parfois épuisante, parfois rassurante, des pathologies traitées. Épuisante à cause de l’afflux de patients évidemment, mais aussi en raison de la monotonie des prises en charge, toutes protocolisées ; rassurante parce qu’à quelques exceptions près, le doute diagnostic n’a plus sa place. Mais cette répétition n’est en fait qu’un leurre. Car c’est du fait même de cette apparente standardisation, que les infinies variables du facteur humain reviennent au centre de la pratique et s’avèrent bien souvent décisives. Ce sont elles qui soudain mettent en difficulté un schéma pourtant bien rodé, elles également qui permettent de se sortir d’un dysfonctionnement qu’aucun de ceux qui valident les procédures n’avaient vu venir.

         Les mains endolories, avec des lésions ressemblant à des engelures, sont un des signes cutanés que l’on rencontre et qui nous semblent typiques de l’infection à Covid-19. Certains patients en souffrent de manière intense malgré des antalgiques puissants, et d’autres s’en soucient à peine. La perte du goût en revanche inquiète la plupart de ceux qui en sont affectés, redoutant d’avoir perdu à jamais le plaisir de manger.

         Après plusieurs semaines de ventilation par respirateur, un quadragénaire agent immobilier a développé des troubles de déglutition notables, que l’on rattache, après examens, à l’intubation elle-même. Ces symptômes devraient être passagers mais pour l’instant, seuls l’eau « gélifiée » et les plats moulinés lui sont autorisés. Ces compotes et ces purées le mettent en rage, et il explique de sa voix éraillée qu’il ne sait plus très bien s’il retombe ainsi en enfance ou s’il ressent les effets d’un vieillissement accéléré. Un patient de 74 ans, retraité des Postes et très gros fumeur, dont le cœur a subi déjà trois pontages, est transféré d’une « unité Covid » au service de Neurologie, car s’il n’a plus de signe respiratoire de l’infection diagnostiquée il y 15 jours. Il développe à présent des troubles de mémoire associés à des sensations de brûlures sur la moitié droite du corps. L’IRM ne décèle pas l’accident vasculaire auquel on aurait pu s’attendre, mais plusieurs lésions des lobes pariétaux et temporaux qui nous font craindre une encéphalite. Celle-ci peut être d’origine toxique ou tumorale, mais vu le contexte, pourrait être due au Covid lui-même.

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