Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du coronavirus #13 : « Dans notre service, quatre aides-soignantes ont été touchées par le Covid-19. On attend les résultats pour la cinquième »

Membre de la rédaction d’Éléments depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences depuis plus de deux semaines, il nous livre son carnet de bord quotidien. Dans son service, quatre aides-soignantes ont été touchées par le Covid-19 depuis le début de la pandémie. On attend les résultats pour la cinquième.
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Mercredi 15 avril

Une femme de 50 ans, maraîchère, sortie de réanimation il y a une semaine, réapprend à marcher. Il y a la fatigue extrême des suites de l’infection virale, mais aussi le déficit musculaire dû à l’immobilité. Marcher sur une distance de 15 mètres, dans le couloir, même aidée par le kiné, représente pour elle un tel effort qu’elle en pleure. « Moi qu’on appelait la tornade blonde, tellement je ne tenais jamais en place », dit-elle en finissant par sourire. Elle doit partir la semaine prochaine en rééducation.

       Un jeune homme de 20 ans, hospitalisé suite à un hématome cérébral consécutif à une chute dans les escaliers, a des troubles du langage qui l’empêche de parler à sa mère au téléphone. « Il pourrait au moins m’envoyer des messages ! » s’exclame-t-elle, mortifiée de ne pouvoir lui rendre visite. Je tente de lui expliquer que l’écriture fait partie du langage et qu’elle est tout aussi touchée chez son fils, mais elle n’en démord pas, certaine qu’il l’ignore. C’est pourtant cette impossibilité à communiquer qui désespère le patient : les SMS qu’il reçoit lui sont incompréhensibles, comme écrits dans une langue étrangère, et ceux qu’il envoie ne sont plus qu’une suite de lettres dénuée de sens.

       Un homme de 66 ans, professeur d’histoire à la retraite, souffre d’une double pneumonie, nécessitant un fort débit d’oxygène. Contrairement à ce que l’on supposait, il est cependant Covid négatif. « C’est toute l’histoire de ma vie, confie-t-il avec esprit, je n’ai jamais fait exactement comme tout le monde. Presque, mais toujours un peu à côté. À mon grand regret d’ailleurs. »

       Deux hommes nonagénaires, Covid positifs mais étonnement stables, partagent la même chambre. Ils ont également en commun des troubles cognitifs qui les ont peu à peu persuadés qu’ils se connaissaient depuis toujours. Leurs souvenirs s’entremêlent et leurs fabulations se rejoignent. Cette mémoire défaillante mais partagée est pour eux comme un bienfait : ils nous remercient chaque jour d’avoir pensé à les réunir.

       Une aide-soignante du service tousse depuis ce matin et semble exténuée. Elle est finalement conduite à la « salle de dépistage » et supporte mal le prélèvement nasal, qui peut effectivement être douloureux. Elle doit ensuite rester chez elle, au moins jusqu’aux résultats, mais cela la contrarie beaucoup, car elle est nouvelle dans le service et ne veut pas apparaître comme tire-au-flanc. C’est la cinquième du service depuis le début de la pandémie. Deux sont désormais sorties d’affaires, mais deux autres restent encore hospitalisées en pneumologie.

Carnet de bord d’un néo-urgentiste
• Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
• Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
• Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens
• Vendredi 3 avril – Coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »
• Samedi 4 avril – dimanche 5 avril – Coronavirus #5 : vols de masques à l’hôpital
• Lundi 6 avril – Coronavirus #6 : Beaucoup d’entre nous « pensent Covid », « mangent Covid », « dorment Covid »
• Mardi 7 avril – Coronavirus #7 : Aujourd’hui, on a reçu un dessin d’une fillette de 8 ans pour nous remercier d’avoir « sauvé son papa »
• Mercredi 8 avril – Coronavirus #8 : affecté au «secteur Covid» des urgences, avec des patients agités et récalcitrants
• Jeudi 9 avril – Coronavirus #9 : aux urgences, une nette recrudescence des motifs psychiatriques
• Vendredi 10 avril – Coronavirus #10 : l’hôpital administre l’hydroxychloroquine après discussion collégiale
• Lundi 13 avril – Coronavirus #11 : la colère d’une infirmière devant le manque de moyens de l’hôpital
• Mardi 14 avril – Coronavirus #12 : cette liste des symptômes du Covid-19 qui n’en finit pas

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