Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du coronavirus #12 : cette liste des symptômes du Covid-19 qui n’en finit pas

Membre de la rédaction d’Éléments depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences depuis deux semaines, il nous livre son carnet de bord quotidien. Plus l’épidémie de coronavirus fait de malades, plus la liste des symptômes s’allonge.
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Mardi 14 avril

Nouvelle journée aux urgences, avec plus d’une trentaine de patients suspects d’infection au Covid-19, rebond habituel après la fausse accalmie du week-end prolongé.

       Les patients atteints par ce virus se suivent, se ressemblent, et pourtant chaque cas diffère. Ils ont tous une histoire de fièvre traînante, des maux de tête, une fatigue intense, une toux incoercible, un essoufflement de plus en plus marqué, d’abord à l’effort puis au repos, jusqu’à ce que parfois, ils ne puissent même plus articuler correctement.

       Il y a celui qui garde un sourire en coin, la casquette vissée sur le crâne, assurant que « ça va vite aller mieux », celui au regard bleu pâle qui ne peut vous lâcher la main, celle qui s’est peint les ongles que d’une seule main, et répond à peine, celui qui a plusieurs couches de gilets superposés et qui s’agite jusqu’à perdre sa perfusion. Il y a celle qui s’inquiète pour ses enfants restés seuls, celui qui attend en cachant mal son inquiétude qu’on appelle son fils parisien, « à l’occasion, quand on aura le temps, ce n’est pas pressé », celui qui s’occupe depuis vingt ans de son épouse handicapée et veut savoir qui va dorénavant s’en charger, celui qui à l’aube de la soixantaine n’a plus personne à inscrire dans la case « personne de confiance ».

       Il y a celle qu’il faut convaincre de rester, celui qui en manque d’alcool, tremblant et halluciné, tente de se lever et s’effondre, celui qui demande en chuchotant à « partir sans souffrance », celui qui doit être intubé à peine franchi le sas des urgences, celui qui demande d’une voix forte la « chloroquine de Marseille », celle qui ne veut pas « servir de cobaye », celui qui vous regarde avec compassion.

Qui sont les malades ?

Il y a celui qui pleure, celui qui soupçonne, celle qui remercie, celle qui envoie des SMS, celui qui photographie tout autour de lui, celui dont l’état s’aggrave alors qu’il semblait moins inquiétant qu’un autre, celle qui va mieux maintenant et demande comment elle peut aider. Il y a celui qui par ses insultes, cherche à vous pousser à bout, et celui qui par son calme, vous donne une leçon. Il y a celui qui pourrait être votre père, qui en a le geste de la main, et celle qui pourrait être votre fille, qui en a le regard.

       Et puis, il y a celui que vous pourriez être, comme ce confrère pneumologue qui interprète lui-même sa radio, qui plaisante comme à son habitude et qui soudain, présente une désaturation en oxygène telle qu’il perd conscience et doit être intubé. La différence avec ce patient, ce n’est évidemment pas qu’il soit médecin, c’est que nous le connaissons tous. Il venait régulièrement, les semaines passées, donner son avis sur des radios douteuses, il a été le mentor de celui qui à présent l’intube, et il complimentait encore hier la nouvelle coupe de cheveux de l’infirmière qui à présent pousse son lit vers la « Réa ».

Carnet de bord d’un néo-urgentiste
• Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
• Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
• Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens
• Vendredi 3 avril – Coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »
• Samedi 4 avril – dimanche 5 avril – Coronavirus #5 : vols de masques à l’hôpital
• Lundi 6 avril – Coronavirus #6 : Beaucoup d’entre nous « pensent Covid », « mangent Covid », « dorment Covid »
• Mardi 7 avril – Coronavirus #7 : Aujourd’hui, on a reçu un dessin d’une fillette de 8 ans pour nous remercier d’avoir « sauvé son papa »
• Mercredi 8 avril – Coronavirus #8 : affecté au «secteur Covid» des urgences, avec des patients agités et récalcitrants
• Jeudi 9 avril – Coronavirus #9 : aux urgences, une nette recrudescence des motifs psychiatriques
• Vendredi 10 avril – Coronavirus #10 : l’hôpital administre l’hydroxychloroquine après discussion collégiale
• Lundi 13 avril – Coronavirus #11 : la colère d’une infirmière devant le manque de moyens de l’hôpital

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