Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du coronavirus #10 : l’hôpital administre l’hydroxychloroquine après discussion collégiale

Membre de la rédaction d’Éléments depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences, il nous livre son carnet de bord quotidien. Pour les traitements de la pathologie, l'hôpital utilise des antibiotiques ou des corticoïdes, ainsi que l’hydroxychloroquine après discussion collégiale.
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Vendredi 10 avril

Notre service « réanimation » a triplé sa capacité avec un personnel dédié, des lits et du matériel empruntés dans d’autres services, des nouveaux respirateurs. Mais autant les lits de la « réa » d’origine sont spécifiques, avec notamment une pesée automatique, autant ceux de la « réa » agrandie sont des lits standards. Or, le poids quotidien est une notion indispensable, afin de calculer les « entrées » et les « sorties » de l’organisme, et d’adapter les apports hydriques et nutritifs ainsi que les traitements. Peser ces patients nécessite donc, chaque jour, de les porter de leur lit au pèse-personne. Et comme ils sont intubés/ventilés en coma artificiel, au moins trois soignants sont nécessaires pour cette tâche. Cet acte qui semble à première vue banal, est à la fois épuisant physiquement et particulièrement chronophage. C’est la raison pour laquelle une sorte de tour de garde a été institué, afin que chaque jour, des praticiens viennent donner un coup de main, au sens propre du terme. Ce sont les chirurgiens, un peu désœuvrés depuis que toutes les opérations non urgentes ont été reportées, qui ont été pour cela enrôlés.

         Dans le cadre du Covid-19, sur le plan thérapeutique, les traitements symptomatiques demeurent les plus importants, concernant l’encombrement bronchique, les douleurs, l’apport calorique, les éventuelles défaillances cardiaques ou rénales, l’adaptation régulière de l’oxygénothérapie, que celle-ci soit ou non délivrée par un respirateur. Quant aux traitements de la pathologie elle-même, les antibiotiques (contre la surinfection bactérienne de cette atteinte primitivement virale) ou les corticoïdes (selon certains critères) sont utilisés, ainsi que l’hydroxychloroquine. Pour ce dernier traitement, au vu de l’absence, à l’heure actuelle, de résultats totalement fiables quant à son efficacité (des études en cours devraient d’ici deux à trois semaines apporter enfin des réponses claires), au vu également de sa toxicité (notamment sur le cœur ou la rétine), il n’est prescrit ici, selon les actuelles recommandations, que chez les patients dont la pathologie s’aggrave. Nous le faisons en discussion collégiale, impliquant le patient (ou selon les cas, sa famille). C’est-à-dire en fonction d’une évaluation qu’on espère la plus juste possible de la balance bénéfice/risque.

L’utilité de l’hydroxychloroquine

Souhaitons que les études, si elles devaient prouver l’utilité de l’hydroxychloroquine, permettent dans le même temps d’identifier les groupes de patients à risque de dégradation respiratoire ; ceux qui pourraient de ce fait en bénéficier, avant qu’ils ne s’aggravent. Souhaitons également que parmi les autres traitements testés, notamment les antiviraux, une efficacité puisse être enfin démontrée.

         Une infirmière de trente-quatre ans, mère de deux garçons de 8 et 12 ans, hospitalisée il y a presque trois semaines, peut enfin se passer d’oxygène et faire quelques pas sans reprendre son souffle. La maladie s’est amendée d’elle-même, car il y a dix jours, lorsque sa saturation en oxygène se dégradait, elle avait refusé l’hydroxychloroquine (dans les années 90, on aurait imputé le décès par arrêt cardiaque d’un de ses oncles, à la prise de ce produit). Elle a évidemment hâte de rentrer chez elle, d’autant qu’en son absence, son mari pompier s’est découvert des talents de cuisinier. Du moins selon les dires de ses enfants. Elle me montre en souriant les photos de certains plats, qui semblent tous bénéficier d’une abondante sauce tomate.

         Il y a un point commun à la plupart des patients qui peuvent enfin rentrer chez eux, après une infection au Covid. Ils ont les traits tirés, sont amaigris, mais d’une certaine manière semblent apaisés. Ils marchent et s’expriment plus lentement, comme s’ils revenaient de loin. Ce qui est à vrai dire le cas.

Carnet de bord d’un néo-urgentiste
• Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
• Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
• Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens
• Vendredi 3 avril – Coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »
• Samedi 4 avril – dimanche 5 avril – Coronavirus #5 : vols de masques à l’hôpital
• Lundi 6 avril – Coronavirus #6 : Beaucoup d’entre nous « pensent Covid », « mangent Covid », « dorment Covid »
• Mardi 7 avril – Coronavirus #7 : Aujourd’hui, on a reçu un dessin d’une fillette de 8 ans pour nous remercier d’avoir « sauvé son papa »
• Mercredi 8 avril – Coronavirus #8 : affecté au «secteur Covid» des urgences, avec des patients agités et récalcitrants
• Jeudi 9 avril – Coronavirus #9 : aux urgences, une nette recrudescence des motifs psychiatriques

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