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Brigitte Bardot, la mort d’une déesse

Brigitte Bardot, la mort d’une déesse

Ce portrait de Brigitte Bardot est paru en 1985 dans Le Cinéma français 1960-1985, l’un des ouvrages collectifs consacrés à l’histoire du cinéma que j’ai dirigés aux Éditions Atlas, avec la collaboration de mon (trop) vieil ami Philippe d’Hugues, ici désigné sous son nom de plume de Philippe de Comes – qui fut aussi celui du critique de La Nation française en des temps lointains… Nous nous sommes attribué sans remords les sujets qui nous tenaient chacun à cœur, laissant cyniquement les autres à d’autres collaborateurs. Philippe ne contesta pas ma dilection pour B.B. Puis-je dire que, quarante ans après cet exercice, je ne crois pas devoir en rougir ? Toutefois, je reviendrai en post-scriptum sur une erreur d’interprétation que je n’aurais jamais dû commettre et que je ne me pardonne pas ! Comme disait Truffaut dans un propos que je cite par ailleurs : « J’étais bête ce jour-là. »

Brigitte Bardot approchait paisiblement de sa cinquantaine lorsqu’au printemps de 1984, un sondage publié par Photo Revue fit l’effet d’une petite bombe : dans le cœur des Français, elle était restée la plus belle, la plus séduisante et la plus « sexy » (c’était le terme utilisé dans la question posée), très loin devant Isabelle Adjani et Caroline de Monaco. Et pourtant, cela faisait dix ans qu’elle avait tourné le dos au cinéma. Mais les Français avaient senti que Brigitte Bardot possédait quelque chose que la plupart des stars n’auront jamais, quelque chose que les ans ne pouvaient lui enlever, quelque chose d’à la fois très simple et très rare qui a longtemps intrigué les historiens, les sociologues et les esthètes.

Dans son encyclopédique et irrévérencieuse histoire érotique du cinéma intitulée Amour-érotisme et cinéma, Ado Kyrou faisait cette constatation : « Brigitte Bardot est un cas. En effet, rien ne prédisposait cette adorable personne à devenir l’idole de l’univers. Elle est aussi belle que Marina Vlady (par exemple), elle est aussi bien faite que Claudine Auger (par exemple), elle joue aussi bien que Dany Carrel (par exemple), elle est aussi attirante que Magali Noël (par exemple), et, pourtant, c’est elle qui emporte le gros lot. »

Un corps dessiné par Renoir et Maillol

Il est de coutume de faire coïncider l’avènement de Brigitte Bardot avec Et Dieu créa la femme, en 1956. Et c’est vrai que dans ce film de Roger Vadim, elle paraissait à l’écran comme Vénus dans le célèbre tableau de Botticelli, sublime épiphanie païenne. Pourtant, Brigitte Bardot avait déjà su donner des frissons à quelques esprits en quête de divinité. Par exemple avec La Lumière d’en face (1955), un mélodrame réalisé par Georges Lacombe et dont François Truffaut, dans un accès de puritanisme pudibond, n’avait pas hésité à réclamer, dans Arts, l’interdiction pour cause de « pornographie ».

François Truffaut, lorsqu’il était critique de cinéma, était capable d’écrire les pires énormités. Mais à la différence de la plupart de ses confrères, il avait aussi l’immense mérite de le reconnaître : « J’étais bête ce jour-là », avait-il coutume de dire. Mais cette fois, il était bel et bien passé à côté de l’essentiel. Certes le film de Georges Lacombe n’était pas un chef-d’œuvre, c’est même le moins que l’on puisse assurer. Il y avait toutefois autre chose à dire, qui a d’ailleurs été dit par Jacques Doniol-Valcroze dans France-Observateur : « Heureusement, il y a Brigitte Bardot, et là la France gagne sur tous les tableaux. Je ne plaisante pas : aucun pays ne peut se vanter de posséder une aussi jolie personne, aussi gracieusement provocante, avec le profil des jeunes filles d’Auguste Renoir, une démarche de danseuse (d’ailleurs ici inattendue), une admirable crinière d’algue et de cavale sauvage, et des exquises rondeurs qu’aurait aimées Maillol. »

Dans le remarquable travail de compilation effectué par Tony Crawley et André-Charles Cohen dans leur Bardot (éditions Henri Veyrier), il est loisible de découvrir que le « mystère » avait déjà été percé par certains critiques de théâtre lors de la reprise de L’Invitation au château de Jean Anouilh, où Brigitte Bardot jouait Isabelle, en octobre 1953. Dans Combat, Marcelle Capron écrivait : « Brigitte Bardot, très jeune fille de Francis Jammes, fine et blanche, avec moins d’éclat que Dany Robin, tire de ses maladresses même son attrait. Sa voix encore mal posée, et faible qui devient aiguë quand elle la force, ses gestes un peu étroits, tout cela sert Isabelle au lieu de lui nuire. »

Mais la carrière théâtrale de Brigitte Bardot ne pouvait que tourner court. Car elle avait ceci de profondément révolutionnaire qu’elle n’était pas, en définitive, une comédienne, qu’elle ne jouait pas. Curieusement, l’un de ses films les plus décevants demeure aujourd’hui l’un de ses plus ambitieux, à savoir La Vérité (1960) de Clouzot, et cela pour la simple raison que le cinéaste avait commis l’erreur de vouloir la transformer en tragédienne. Car ce que Brigitte Bardot apportait au cinéma, sans bien le savoir elle-même sans doute alors, c’était une étourdissante bouffée de réalité, un formidable jaillissement de vie élémentaire dont Roger Vadim, il faut lui rendre cette justice, a été le premier à révéler en pleine lumière la richesse exubérante.

Tout ce qui la séparait des autres vedettes françaises et étrangères apparaît dans sa limpide évidence à travers les confrontations auxquelles l’ont conduite les hasards de sa carrière cinématographique. Dans Viva Maria (1965) de Louis Malle, par exemple, la malheureuse Jeanne Moreau fut soumise à rude épreuve : à côté d’une femme qui vit, une actrice qui joue paraît nécessairement ridicule et contrefaite, la vérité de l’une dénonçant impitoyablement le mensonge de l’autre.

La grâce

Née le 28 septembre 1934 à Paris, Brigitte Bardot avait tout pour devenir une jolie bourgeoise heureuse et sans histoire : une famille fortunée, une éducation très stricte dans une école privée, une mère passionnée de musique et de danse. C’est d’ailleurs elle qui, bien involontairement, la fit sortir du droit chemin de la respectabilité en la poussant à fréquenter le Conservatoire de danse et en la laissant poser, à quatorze ans, pour une collection dans Jardin des modes. Le processus qui allait faire d’elle la plus grande star du cinéma français était engagé. Dès 1949, elle faisait la couverture de Elle, attirant l’attention de Marc Allégret.

Le cinéaste, qui avait une âme de Pygmalion, voulait faire d’elle la vedette de son prochain film, confiant à son assistant le soin de la retrouver. Ce dernier s’appelait Roger Vladimir Plemiannikov ou, plus simplement, Roger Vadim…

Le projet n’eut pas de suite, mais, entre Roger Vadim et Brigitte Bardot, les dés étaient jetés : le mariage aura lieu en décembre 1952. Là n’était cependant pas le plus important car Vadim, qui rêvait déjà de réaliser ses propres films, avait deviné en sa future épouse des possibilités que Marc Allégret lui-même n’avait certainement pas soupçonnées. Et de cela, Brigitte Bardot lui sera toujours reconnaissante.

« Chez la jeune Brigitte, racontera Vadim, deux choses me frappèrent au début : son style d’abord; elle avait une façon d’être très libre avec son corps. Puis son esprit. Quand je la sentais libre avec son corps, je parle de la façon dont elle marchait, bougeait, regardait les gens, s’asseyait. C’était une fantastique danseuse classique. Elle possédait cette sorte de grâce et d’élégance dans ses gestes et ses mouvements qui fait les grands danseurs classiques. Elle était également, pour une petite-bourgeoise, révolutionnaire dans son genre. Elle avait une approche de la vie, de tout problème, très intéressante. Elle percevait les choses avec un esprit totalement libre. Elle avait également un bon sens du dialogue. Juste quelques mots – et elle avait saisi ! Elle faisait preuve d’une grande spontanéité, qui s’est révélée par la suite être un atout majeur. »

Roger Vadim fut indéniablement, à cette époque, le meilleur imprésario de Brigitte Bardot, dépensant des trésors d’énergie pour la révéler et l’imposer dans des rôles encore secondaires, certes, mais déjà significatifs. Elle fut même, en 1952, la « vedette » d’un film qu’elle préfère aujourd’hui oublier et dont le titre était tout un programme, Manina, fille sans voile de Willy Rozier, un cinéaste sans génie, mais qui eut tout de même le mérite de tirer un fort agréable parti de ses charmes.

Très vite, Brigitte Bardot eut son nom en bonne place à l’affiche de productions nettement plus reluisantes comme Le Fils de Caroline Chérie (1954), brillante fantaisie historique et sentimentale réalisée par l’excellent Jean Devaivre d’après le roman de Cecil Saint-Laurent, ou, bien sûr, Les Grandes Manœuvres (1955) de René Clair. Et puis ce fut La Lumière d’en face, après quoi le mythe B.B. pouvait être lancé.

Associé à l’astucieux producteur Raoul Lévy, Roger Vadim fit tout pour que son premier film fût un événement historique, et Et Dieu créa la femme en fut un. Le film eut avec la censure des démêlés qui contribuèrent puissamment à sa publicité, et s’il n’eut pas immédiatement un très grand impact commercial en France, il eut un immense retentissement en Angleterre et aux États-Unis. François Truffaut, revenu à des sentiments plus raisonnables, écrivit alors : « Brigitte Bardot est magnifique, pour la première fois totalement elle-même ; il faut voir ses lèvres trembler violemment après les quatre gifles que lui assène Trintignant ; elle est dirigée amoureusement, en petit animal, comme, jadis, Jean Renoir dirigea Catherine Hessling dans Nana. »

Au-delà du bien et du mal

Dans les cinq années qui vont suivre, Brigitte Bardot ne tournera guère que des films assez superficiels, mais qui, tous, contribueront à enraciner le mythe dans l’esprit du public. Il convient cependant d’excepter La Vérité, qui n’était évidemment pas un film superficiel, et surtout En cas de malheur (1957) de Claude Autant-Lara, où elle était bouleversante dans le rôle d’une enfant perdue irrésistiblement attirée par un homme mûr incarné par Jean Gabin. Claude Autant-Lara, qui signait là l’un de ses meilleurs films, avait merveilleusement su comprendre la vitalité de son actrice, réussissant même à en exprimer la secrète vulnérabilité. Le film eut un succès considérable, en dépit d’une critique parfois injustement réticente. L’écrivain Maurice Ciantar, dont la sensibilité était au fond très proche de la sienne, dira cependant de Brigitte Bardot : « Elle est au-delà du bien et du mal, avec tant d’aisance, qu’on peut se demander si elle n’a pas apporté un peu de son propre tourment. »

Il n’est pas impossible qu’avec En cas de malheur, Brigitte Bardot ait eu le plus beau rôle de sa carrière. En tout cas, ses admirateurs ne pardonneront jamais à la censure de les avoir privés d’une très belle scène, du moins si l’on en juge d’après une photographie publiée dans le livre de Tony Crawley, où elle retrousse complètement sa jupe, démontrant, si besoin était, qu’elle pouvait avantageusement se mesurer aux plus belles Vénus callipyges de l’Antiquité…

Le mythe incarné par Brigitte Bardot, fondé sur une espèce d’innocence libertaire, était d’autant plus profond qu’il préparait la révolution culturelle de la fin des années 60. Il devait du reste trouver une sorte de consécration officielle quand l’illustrateur Aslan, prenant son visage pour modèle, fut chargé de rajeunir celui des Marianne qui, depuis la Ille République, ornaient les mairies de France. Le général de Gaulle lui-même, prié de donner son avis, fit cette déclaration somme toute d’une affectueuse clairvoyance : « Cette jeune personne a une simplicité de bon aloi. » Il est vrai que le Général avait sur l’évolution des mœurs des vues souvent plus audacieuses qu’on ne le croyait. Au sujet de la nudité qui commençait, en dépit des foudres de la Justice, de se répandre sur les plages publiques, il eut ce mot mémorable : « Pour une jolie femme, c’est assez naturel, et ce n’est pas désagréable pour ceux qui l’entourent. »

Mais le mythe lui-même était-il de nature à inspirer un film dont Brigitte Bardot elle-même serait l’héroïne ? Tel est le défi que Louis Malle voulut relever en réalisant Vie privée (1961). Cette tentative, d’ailleurs assez ambiguë, de « démythification » fut un échec.

Le gai savoir de BB

La plupart des films que Brigitte Bardot tournera dans les années 60 sont à peu près dépourvus d’intérêt. Et pourtant, si, dans tous ces films, sa présence n’avait rien perdu de son extraordinaire suggestion, c’est que Brigitte Bardot imposait toujours à l’écran une vérité réellement scandaleuse dans une civilisation hantée par l’idée de péché. Cette vérité, c’est Françoise Sagan qui, en 1975, l’a résumée avec le plus d’intelligence et de sensibilité : « Brigitte Bardot était une femme qui se trouvait bien dans l’eau tiède de la Méditerranée, il y a vingt ans, et qui s’y trouve bien aujourd’hui. »

De la dernière période de sa carrière, deux films méritent une attention particulière : L’Ours et la Poupée (1970), un brillant marivaudage de Michel Deville qui sera un peu son chant du cygne, et Le Mépris (1963) de Jean-Luc Godard. Dans cette œuvre sophistiquée à l’extrême, où Michel Piccoli et Jack Palance s’adonnaient à des pantomimes plutôt exaspérantes, Brigitte Bardot offrait le prodigieux contrepoint de sa nature livrée sans détour ni contrainte. Jamais, peut-être elle n’avait été aussi belle, et elle était une vivante contestation de l’univers de faux-semblants et de lâchetés dans lequel elle se trouvait plongée. Jean-Luc Godard, dont ce n’est pourtant pas le meilleur film, avait eu cette intuition véritablement géniale de la laisser vivre devant sa caméra et, de ce qui aurait pu être un pesant apologue moral, faire une éclatante leçon de choses.

En 1973, consciente d’avoir tout dit et peut-être lassée des scandales qu’avaient suscités ses mariages successifs (avec Jacques Charrier et Gunther Sachs) depuis sa rupture avec Roger Vadim, Brigitte Bardot fit ses adieux au cinéma avec un film charmant, mais tout à fait futile, de Nina Companeez, L’Histoire très bonne et très joyeuse de Colinot Trousse-Chemise. Et si, dix ans après avoir quitté un cinéma français qui n’avait été pour elle que le temple de son insolente prédication, Brigitte Bardot avait gardé l’affection des Français, c’est qu’elle avait changé leur existence. Elle leur avait appris que la vie n’était pas nécessairement une vallée de larmes, que la beauté était adorable, que l’homme ne devait pas avoir honte d’être un animal doué de déraison. À sa manière, Brigitte Bardot avait réinventé le gai savoir des Anciens.

Post-scriptum : le point précis qui, dans ce texte, trahit un accès de bêtise de ma part est celui-ci : j’ai fait la moue devant La Vérité de Clouzot et fait un éloge dément d’En cas de malheur d’Autant-Lara. Je ne sais vraiment pas quelle mouche m’a piqué… (Enfin si, je le sais, mais je ne le dirai pas car ça n’a rien à voir avec le cinéma.) Autant-Lara s’est contenté d’illustrer laborieusement un excellent roman de Simenon, réussissant à banaliser Brigitte Bardot, ce qui est une manière d’exploit ! C’est évidemment La Vérité que j’aurais dû porter au pinacle, même si ce n’est peut-être pas le plus grand film de Clouzot ! Mais un film de Clouzot, dans tous les cas de figure, sera toujours infiniment supérieur à un film d’Autant-Lara !

© Photo : RMN-Grand Palais / Sam Lévin. Extrait de la couverture du numéro 145.

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