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Le magazine des idées
Laurent Fabius

Brève histoire de la gauche caviar (1/9)

Bling-bling et rose fluo, la gauche Netflix a depuis longtemps abandonné la gestion des pauvres à Marine Le Pen et à Patrick Sébastien. Elle, elle s’occupe des minorités et de ses intérêts. Le peuple est mort, vive les « people ».
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En Grande-Bretagne, on l’appelle « la gauche champagne », en Allemagne « la fraction Toscane », aux États-Unis « les libéraux Limousine » ou « le gauchisme de Park Avenue ». En France, c’est la gauche caviar, marque déposée. Équitable, bio, citoyenne, sans glyphosate, tant qu’on voudra, mais caviar à la louche et service en argent. Elle a la Rolex de Jacques Séguéla, les chemises à prix d’or de BHL, le duplex somptueux place des Vosges de Jack Lang, les costumes à 35 000 euros de Strauss-Kahn. Parfois même, comble du snobisme, elle débarque en « deudeuche » Charleston pimpante dans la cour de Matignon, comme la femme de Laurent Fabius, en 1984, alors que son futur « ex » venait d’être nommé Premier ministre. Bref, elle a érigé le double discours au rang de vertu politique. Aux heures d’ouverture, elle défend le RSA. Le reste du temps, elle dort dans la soie.

Tartuffe a trouvé son maître. C’est la gauche la plus adroite du monde. Elle va de L’Obs aux petits marquis du PS ralliés à Macron, des indignés du showbiz aux pétitionnaires de la rive gauche, même si le chic gauchiste d’antan, aux plis savamment intellectuels, n’a plus vraiment la cote. Jean-Paul Sartre défoncé aux amphétamines préfaçant Les Damnés de la terre de Frantz Fanon, Françoise Sagan déclarant préférer pleurer dans une Jaguar que dans un autobus, Leonard Bernstein invitant les Black Panthers dans son duplex new-yorkais de treize pièces avec terrasse, tout ça, ça fait vieux jeu. Loin du cosmopolitisme raffiné, les nouvelles générations – même si elles ont désormais la soixante-dizaine bien tassée – ne jurent que par le luxe tapageur de la « loukoum connection », le gang de Marrakech, qui donnerait presque à l’autre gang, celui du Fouquet’s et de Sarkozy, un petit air rétro et maréchaliste de France old school.

L’argent qui pourrit jusqu’à la conscience du gauchisme

Le grand critique Albert Thibaudet avait l’habitude d’opposer les boursiers et les rentiers, la gauche et la droite. C’était le temps béni de la IIIe République. La gauche se voulait alors kantienne, morale et bégueule comme une bonne vieille fille infortunée qui attend sa revanche, en dépit des « chéquards » du scandale de Panama (qui a ruiné des centaines de milliers d’épargnants à la fin du XIXe siècle) et de l’affaire Stavisky, le « beau Sacha », roi de l’entourloupe et des valeurs républicaines, « suicidé d’une balle tirée à 3 mètres » en 1934. Elle dénonçait pompeusement « le mur de l’argent », même si elle s’en accommodait, du Cartel des gauches à Mitterrand fustigeant au Congrès d’Épinay (1971) « l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ». Et question pourrissement, Mitterrand en connaissait un chapitre.

Ce n’est certes pas la première fois qu’il y a des socialistes en or massif – Friedrich Engels, le comparse de Karl Marx, n’était-il pas issu d’une très riche famille d’industriel ? –, mais c’est la première fois qu’ils vous jetaient à la face leur train de vie. Dans les années 1980, le PS n’était plus qu’un club de nantis dominé par une poignée de multimillionnaires qui se prenaient pour les héritiers des Lumières.

Au XVIIIe siècle, les grandes dames de l’aristocratie recevaient les « esprits éclairés » dans leurs salons… et dans leur lit. Tel était l’âge d’or des salonnières et des duchesses. Il fait toujours frissonner de plaisir l’échotier des mondanités roses, l’inénarrable Laurent Joffrin, directeur-dictateur à vie de L’Obs et de Libé, auteur d’une grandguignolesque Histoire de la gauche caviar (2006), où Voltaire devient le père putatif de ladite gauche et La Fayette son grand-oncle d’Amérique, avec Victor Hugo et Émile Zola en fils prodigues, et Laurent Joffrin en ravi de la crèche se prenant pour un scénariste hollywoodien.

Les « sans-dents » en or et la gauche Netflix

Du peuple, il n’est plus question depuis très longtemps. Sous ces latitudes, entre le café de Flore et la Closerie des Lilas, on n’a pas attendu le rapport de la Fondation Terra Nova (2011) pour révoquer les « sans-dents ». Le « beauf » de Cabu, les « Deschiens » de Jérôme Deschamps, le Dupont Lajoie d’Yves Boisset avaient déjà préparé le terrain. C’est qu’aujourd’hui, il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un Gilet jaune d’entrer au royaume du PS, fut-il défunt. L’ex-« parti au poing et à la rose » recoupe ainsi la sociologie progressiste du macronisme, située entre les classes moyennes supérieures et l’hyper-classe mondialisée. Les premières consomment dans les pages de L’Obs et les séries Netlix le prêchi-prêcha woke que la seconde y déverse. À vous réconcilier avec la droite – si jamais vous étiez fâché avec elle.

Photo : Françoise Fabius, épouse du Premier ministre Laurent Fabius, avec sa 2 CV dans la cour de l’Hôtel Matignon le 20 juillet 1984 à Paris.

Prochain épisode : Bernard-Henri Lévy, le Rienologue milliardaire (2/9)

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