Biopolitique du coronavirus (5). Affaire Griveaux : Paris vaut bien une épidémie

L’affaire Griveaux n’est plus aujourd’hui qu’une « séquence médiatique » de plus – selon l’expression consacrée par la salive des journalistes. Elle nous a pourtant fait perdre dix jours dans la gestion de la pandémie.
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Oscar Wilde aimait à dire que la première trace humaine que Robinson Crusoé a découverte sur son île, c’était un pied, celui de Vendredi. Et il ajoutait, théâtral : « Quel symbole ! » Nous, la dernière chose qu’on a vue de Benjamin Griveaux, c’est son sexe. Quel symbole aussi ! Après quoi, il a disparu dans les eaux de l’oubli, au grand soulagement de tous. Plouf ! Ceux qui se demandaient jusqu’où on allait descendre venaient de trouver une réponse à leur question : jusqu’à Griveaux. C’est le niveau plancher. À partir de là, on ne peut que remonter. Avec Alexandre Benalla, il est à la Macronie – d’abord en marche, puis en débandade – ce que Cahuzac fut à la Hollandie.

On l’a oublié, mais tous ces pieds nickelés sortent du ventre du Parti socialiste, Benalla inclus, quand il était encore un peu fécond. Qui n’a pas connu le PS avant l’extinction des feux du socialisme en France n’a pas vraiment connu la vulgarité. C’est là qu’elle avait trouvé refuge, la vraie, la seule, la Bête immonde. La vulgarité avait même son siège, au numéro 10 de la rue de Solférino. Si Napoléon III avait pu prévoir, il aurait laisser les Autrichiens gagner la bataille de Solférino…

Le maître des élégances, c’était alors Julien Dray. Le Monsieur montres en or et en diamants du PS. Quand vous lui demandiez l’heure, il vous réclamait 50 000 euros – le prix de ses folies horlogères. Plus qu’aucun autre, il aura illustré les dérives don-corléonesques des socialistes.

Pour un jeune journaliste, aller à « Solférino », c’était comme se rendre dans une ménagerie. On y croisait les éléphants des fédérations départementales et les jeunes loups des sections parisiennes, les arrivistes arrivés, les pas assez arrivés et les pas encore arrivés. Un vrai panier de crabes et de comptes en Suisse. À côté, la Babylone biblique était une République puritaine et Sin City une ville fleurie. La lie de l’élite. Au milieu de tout ça, vous tombiez parfois nez à nez avec un vieil instit’ socialiste qui semblait débarqué de la Lune. Soit il finissait par se tailler, soit c’est sa barbe en collier qu’il taillait avant de se mettre au régime de la corruption comme Topaze dans la pièce de Marcel Pagnol.

Il voulait être César et il est mort Pompée

Il faudrait un Saint-Simon du caniveau pour empoigner tout ça, traîner par les cheveux cette harpie de Martine Aubry, piétiner ce flan synthétique de François Hollande, empailler cet iguane borgne de DSK, le Rocco Siffredi du FMI, pousser dans l’escalier principal Manuel Valls, Bonaparte de sites de rencontre. Rien que des millionnaires qui faisaient dans la mendicité. Et encore on ne parle pas des milliardaires, les Bergé et autres Badinter. Quand vous sortiez de la rue de Solférino, vous saviez qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume de France.

Dans ce petit monde, Griveaux était le dernier de cordée. En rejoignant La République en marche, il a doublé tous ses camarades. Sauf Macron. Mais LREM, c’est quand même l’oral de rattrapage. Chez les Marcheurs, le mètre étalon, ce n’est pas la vulgarité, c’est la nullité. Étalon est d’ailleurs en trop. Un bon étalon n’éprouve pas le besoin de filmer ses saillies, il se contente de les accomplir. L’exhibition et le voyeurisme sont réservés aux gars qui ont des problèmes à l’allumage ou des pannes à répétition. Et puis Narcisse ne fait l’amour qu’avec lui-même – qu’on nous pardonne : il s’éjacule littéralement dessus.

Griveaux a fait entrer YouPorn dans le Loft du gouvernement. Il n’y a plus rien à cacher. Le roi est nu, son ex-porte-parole aussi. Sa fin de carrière rappelle le mot de Clemenceau au lendemain de la mort du président Félix Faure, grand coureur de jupons, dans les bras de sa maîtresse – d’aucuns disent dans la bouche –, en 1899, au palais de l’Élysée : « Il voulait être César et il est mort Pompée. »

Vous saurez tout sur le zizi

En quelle matière c’est fait, un Griveaux, avec son menton rentré, sa peau grêle, ses petits yeux avides. Il offre un curieux mélange de pâte à choux, de latex, de narcissisme infantile, de fayotage ostentatoire, de forfanterie sexuelle – et cette arrogance minable, naine, qui ajoutait à son mépris de classe une absence de classe dans le mépris. Il pouvait vomir la France des gars qui fument des clopes et qui roulent au diesel, lui roulait avec chauffeur et préférait les pipes.

Chaque époque a ses lettres d’amour, Griveaux appartient à la génération sextapes, un truc d’ados et de footballeurs. On ne remerciera jamais assez Juan Branco, Alexandra de Taddeo et Piotr Pavlenski (qui sort soit dit en passant d’une crise d’épilepsie dostoïevskienne) – trois ados eux aussi, le mytho, la nympho et le sado-maso –, d’avoir divulgué la vidéo priapique du Griveaux.

La presse s’est déchaînée contre eux, alors qu’ils ont plutôt bien tenu leur rôle, quand bien même ce sont eux aussi des acteurs du narcissisme contemporain qui veulent exister, quel qu’en soit le prix. Branco en montrant sa mèche de révolutionnaire mondain, Taddeo ses seins, et Pavlenski ses mutilations. En se démocratisant, la galerie des glaces médiatique s’est transformée en galerie des places. On y joue des coudes et des fesses.

Pas de vie privée pour les hommes publics

Les gardiens du temple se sont indignés. Depuis que Stéphane Hessel leur a appris la méthode, ils la recyclent en permanence. Ah, les cris d’orfraie des éditorialistes à conscience, des billettistes intarissables, des pisse-copistes incontinents ! Ils ont sorti les mouchoirs, la robe du procureur – et le complot russe. Piotr Pavlenski, à qui on avait donné l’asile politique, n’était plus bon qu’à être jeté à l’asile. Tollé général. La République était en péril. On touchait à un des siens. Tous solidaires. On ne viole pas la sacro-sainte vie privée de ces messieurs qui nous gouvernent (alors qu’ils passent leur temps à jouer à la Sainte Famille dans les magazines « people »).

L’irremplaçable Jean-Edern Hallier, qui « outait » sauvagement les socialistes pour révéler leurs turpitudes, citait toujours un aphorisme de Léon Blum : « Pas de vie privée pour les hommes publics, pas de vie publique pour les hommes privés ! » Une fois qu’il avait dit cela, il ouvrait les vannes de la fosse septique mitterrandienne dans son merveilleux journal, L’Idiot international, le plus grand avec Éléments. Les médias centraux criaient au sacrilège républicain, nous, on s’amusait comme des fous. On doit à Branco, Taddeo et Pavlenski ce plaisir. Merci, vraiment !

Les malades ne disent pas merci à Benjamin

Le pays légal n’a plus parlé que de l’affaire pendant dix jours, alors que la Chine amorçait son plateau épidémique, que l’Italie commençait à trembler. « Laissez-nous débattre entre “gentlemen” du sexe des anges, du dicible et de l’indicible, du privé et du public ! entendait-on sur les plateaux télé. Ne nous embêtez pas avec votre coronavirus. C’est de la médecine chinoise, pfuit ! Nous en France, on a une affaire d’État sur les bras, l’Élysée en branle-bas de combat, la France en phase 4 de gestion de crise. Sauvons le soldat Griveaux ! Alors vos Asiatiques, hein ! Z’ont qu’à retourner dans leurs rizières. Zou, du vent ! Allez pêcher le brochet dans le Yang-Tsé-Kiang et venez visiter la tour Eiffel quand on vous le dira ! »

À l’Élysée, on savait à peine que ça existait le Covid-19. Covid quoi ? Sibeth Ndiaye croyait que c’était le nom d’une capsule spatiale. Mais Griveaux, pas touche ! « Une ignominie », « des boules puantes », qu’elle décolérait pas la nouvelle porte-parole du gouvernement. Elle était même prête à commander des millions de masques pour protéger ses narines délicates. Toujours est-il que l’affaire Griveaux va entraîner un jeu de chaises musicales qui donnera à la pandémie dix jours d’avance. Griveaux mort au champ du déshonneur, Macron ne trouva rien mieux que de bombarder Agnès Buzyn, sa ministre de la Santé, tête de liste à Paris, le tout à la veille de l’explosion pandémique (on voit un peu les priorités). Si encore c’était un désaveu, mais non, c’était une promotion. Et Macron et Buzyn réécrivent aujourd’hui chacun de leur côté l’histoire, mais la vérité, c’est que ni l’un ni l’autre ne croyaient alors à la menace, comme ils l’ont dit et répété. Pasteur attendrait donc son tour, un destin à la Étienne Marcel attendait Buzyn le 15 mars au soir. Après tout, Paris vaut bien une épidémie. Merci, Benjamin !

Illustration : © Regret de César sur la mort de Pompée,
par Louis Jean François Lagrenée
Château royal de Varsovie

Prochain article :
Biopolitique du coronavirus (6). Docteur Molière et Mister Diafoirus

Articles précédents :
Biopolitique du coronavirus (1). La leçon de Michel Foucault
Biopolitique du coronavirus (2). Le patient zéro et l’infini
Biopolitique du coronavirus (3). Sale temps pour les « No border »
Biopolitique du coronavirus (4). L’immunodéficience des élites

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