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KIGALI, RWANDA - SEPTEMBER 2019: Tourists visiting the National Memorial to the victims of Genocide on September 25, 2019 in Kigali, Rwanda.

Bernard Lugan : « Au Rwanda, je ne défends pas Mitterrand, mais la vérité historique. »

L’entretien qu’Hubert Védrine a accordé à Éléments, dont il a relu, amendé et corrigé chaque ligne, a fait l’objet d’une campagne d’accusation en révisionnisme et en complotisme pour ses positions sur le Rwanda. Nous l’avons soumis à Bernard Lugan, spécialiste reconnu du pays des mille collines.
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ÉLÉMENTS : Hubert Védrine a t-il eu raison de dire dans Éléments que les accusations de complicité de génocide contre la France sont l’« une des plus grandes fake news lancées contre notre pays depuis la guerre froide » ?

BERNARD LUGAN : Oui, et plus généralement, c’est toute l’histoire du génocide qui apparaîtra un jour comme le fut celle de Katyń au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, car nous savons aujourd’hui que ce génocide ne fut pas programmé. Il fut en effet déclenché par l’attentat du 6 avril 1994 qui coûta la vie au président Habyarimana et sur lequel les États-Unis et la Grande-Bretagne ont interdit au TPIR d’enquêter… Quant à la justice française, saisie par les familles de l’équipage français de l’avion présidentiel, elle a rendu sur l’affaire un plus qu’insolite non-lieu qui ne la grandit pas…

ÉLÉMENTS : Peut-on écrire comme l’a fait Raphaël Glucksmann que François Mitterrand a été « complice du génocide au Rwanda » et Hubert Védrine son « orchestrateur » ?

BERNARD LUGAN : C’est du pur délire car, et comme je l’ai montré dans mes livres, la France est tout au contraire à l’origine des accords de paix d’Arushad’août 1993, à la suite desquels elle s’est retirée, laissant le relais à une force militaire de l’ONU qui s’est par la suite montrée totalement incompétente. Ses forces n’étaient donc plus au Rwanda le 6 avril 1994, au début du génocide. Enfin, elle fut le seul pays au monde à proposer une opération humanitaire, laquelle ne fut autorisée par le Conseil de sécurité que le 22 juin, soit plus de deux mois après le début du génocide, en raison du blocage de nos « bons alliés » les États-Unis et la Grande-Bretagne, car ils soutenaient les forces du général Kagame… espérant, à travers lui, éloigner notre pays des richesses du Zaïre/RDC…

ÉLÉMENTS : Vous ne passez pas particulièrement pour un défenseur du Parti socialiste que vous avez combattu politiquement, alors pourquoi défendre la politique de François Mitterrand au Rwanda ?

BERNARD LUGAN : Je ne défends pas François Mitterrand, mais la vérité historique. Tout débuta le 1er octobre 1990 quand plusieurs milliers de Tutsi, déserteurs de l’armée ougandaise et se réclamant du FPR (Front patriotique rwandais), attaquèrent le Rwanda.Le 3 octobre, en application des accords de défense, le Rwanda sollicita l’appui militaire de la France, et le président Mitterrand répondit favorablement à cet appel à l’aide. L’amiral Jacques Lanxade, à l’époque chef d’État-Major particulier du président de la République (1989-1991) a bien expliqué pourquoi :

« Le président de la République a estimé qu’il convenait de donner un signal clair de la volonté française de maintenir la stabilité du Rwanda car il craignait une déstabilisation générale de l’ensemble de la région, qui risquait de toucher ensuite le Burundi. Il considérait que l’agression du FPR était une action déterminée contre une zone francophone à laquelle il convenait de s’opposer, sans pour autant s’engager directement dans le conflit ou dans les combats […] Le président (a) insisté pour que le régime rwandais s’engage dans un processus de démocratisation et pour que notre présence militaire ait comme contrepartie cette évolution politique dans le sens de l’ouverture afin de permettre la réconciliation nationale ».

Pour le prix de son aide, la France exigea en effet du président Habyarimana qu’il entame une profonde réforme démocratique et qu’il négocie avec le FPR qui venait pourtant d’être vaincu. En dépit de la guerre qui lui avait été déclarée, le président Habyarimana fut alors contraint par la France d’accepter d’instaurer le multipartisme. Un Gouvernement de coalition fut constitué et le président Habyarimana nomma un de ses principaux opposants Premier ministre. Le 5 juin 1992, alors que le président Habyarimana avait enclenché la révolution démocratique, et qu’ à Paris s’ouvrait une négociation entre le FPR et le régime de Kigali, depuis l’Ouganda, Kagame déclencha une nouvelle offensive, ce qui provoqua un gigantesque exode. Paris ne dévia pas de la ligne politique définie et suivie  depuis le début de la crise, à savoir choix d’une solution négociée avec, en parallèle, soutien militaire mesuré aux FAR (Forces armées rwandaises) afin de simplement leur éviter un effondrement se traduisant par une totale victoire du FPR. Le 12 juillet 1992, en dépit de la guerre qui venait d’être relancée par le FPR, fut  signé l’accord d’Arusha I, suivi le 13 juillet d’un cessez-le-feu. Puis, au mois de janvier 1993 fut signé à Arusha un protocole d’accord sur le partage du pouvoir avec le FPR.

Or, le 8 février 1993, soit un mois à peine après la signature de cet accord qui faisait rentrer le FPR tutsi au gouvernement et qui lui accordait 50 % des forces de sécurité, le général Kagame lança une nouvelle offensive militaire, ses éléments avancés arrivant à 30 kilomètres à peine de Kigali. Le 22 février, toujours afin de tenter de garantir la survie du processus de paix, 69 militaires français furent envoyés en renfort. Le 9 mars, à Dar es Salam, craignant un engagement plus direct de la France, le FPR signa un accord de cessez-le-feu, faisant du retrait français une question non négociable. On chercherait en vain dans ces événements une quelconque « responsabilité » française…

ÉLÉMENTS : Pourquoi Hubert Védrine reçoit-il à ce point si peu de soutien du monde politique français à droite comme à gauche ?

BERNARD LUGAN : Parce que la classe politique est composée de lapins de coursive terrorisés à l’idée d’être cloués au pilori par les médias et la bien-pensance de gauche s’ils avaient le malheur de ne pas psalmodier le credo de la culpabilité française.

ÉLÉMENTS : Historien, auteur de plusieurs livres sur le génocide, expert assermenté devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), qu’avez-vous pensé des propos d’Emmanuel Macron lors de sa visite officielle à Kigali ? Comprenez-vous la colère d’Hubert Védrine ?

BERNARD LUGAN : Oui parce que, genou à terre, et alors qu’une profonde réécriture de l’histoire du génocide du Rwanda a été faite, deux décennies durant, devant le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) (À lire : Rwanda, un génocide en questions et Dix ans d’expertises devant le TPIR), le président Macron a délibérément fait l’impasse sur l’état des connaissances scientifiques, pour cautionner d’une manière scandaleuse l’histoire officielle écrite par le régime du général Kagame.

ÉLÉMENTS : « Le Rwanda est devenu le prétexte pour tous les gauchistes de la place de Paris de régler leur compte avec François Mitterrand, la VRépublique, la France comme puissance… » Partagez-vous les mots d’Hubert Védrine ?

BERNARD LUGAN :  Oui, car les héritiers des « porteurs de valises » d’hier se retrouvent aujourd’hui autour de la question du Rwanda qui leur permet, en bons révolutionnaires qu’ils sont, de continuer leur travail de sape contre la France puissance.

www.bernard-lugan.com

L’entretien complet d’Hubert Védrine

© Photo /Oscar Espinosa / Shutterstock – Le Mémorial du génocide de Kigali.

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