Rechercher
Filtres
Le magazine des idées
La surveillance

« Au nom de la fluidité, nous assistons à une montée de la surveillance »

Professeur d’économie et essayiste, Guillaume Travers vient de publier « La société de surveillance, stade ultime du libéralisme », aux éditions La Nouvelle librairie. Il y développe une thèse provocatrice : la société de surveillance n’est pas une anomalie du libéralisme, mais sa conclusion logique. Un entretien de la revue « Front Populaire »
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur whatsapp
Partager sur telegram
Partager sur print

FRONT POPULAIRE. Vous dites que l’idée de ce livre vous est venue pendant le confinement de la crise sanitaire. Pourquoi ?

GUILLAUME TRAVERS : Plus précisément, l’idée a germé au moment où le pass sanitaire a été adopté et validé par le Conseil constitutionnel. Sur le moment, cet événement m’a paru marquer un recul important, et inquiétant, des libertés publiques. En y réfléchissant davantage, il m’est apparu que le pass sanitaire n’a en fait été qu’une nouvelle étape d’un processus beaucoup plus profond : celui par lequel la vie humaine à l’époque moderne se trouve toujours plus enserrée dans des processus juridiques abstraits, distants. C’est donc cette dynamique de long terme que j’ai voulu éclairer dans mon livre – qui n’est donc un livre ni sur le confinement, ni sur le pass sanitaire.

FRONT POPULAIRE. Pouvez-vous définir succinctement les contours de la liberté moderne et expliquer ce qui la différencie de la liberté « classique » ?

GUILLAUME TRAVERS : Classiquement, dans le monde antique comme durant le Moyen Âge, les libertés naissent toujours d’un enracinement, d’une appartenance. Dans une cité grecque, par exemple, on peut posséder la terre, ou participer à l’administration publique, parce que l’on est citoyen de cette cité. Au Moyen Âge, on jouit de la possibilité d’exercer un métier parce que l’on est membre de telle ou telle corporation. Cette liberté « classique » est toujours limitée par une appartenance politique ou communautaire. Elle est aussi territorialisée et concrète : on jouit de libertés (au pluriel) particulières. Enfin, puisqu’elles trouvent leur source dans un rapport à la collectivité, les libertés classiques ont toujours pour contrepartie des devoirs. Il en va très différemment de la liberté « libérale » des modernes. Le libéralisme pense l’autonomie de l’individu par rapport au corps politique, et la possibilité pour l’individu de s’autodéterminer indépendamment de toute attache héritée. Cette liberté ne peut donc être limitée par aucune appartenance, mais doit être la même pour tous les hommes : d’où la rhétorique des « droits de l’homme ». Puisqu’elle n’est conditionnée à aucune appartenance, cette liberté reste abstraite : on peut proclamer le droit à la vie, mais cela n’empêche pas les massacres. Enfin, puisqu’elle est coupée de toute appartenance au corps social, la liberté des libéraux est présumée exister sans contreparties.

FRONT POPULAIRE. Cette liberté moderne semble être communément admise comme un progrès. Pourquoi contestez-vous cette thèse ?

GUILLAUME TRAVERS : Sur le papier, la liberté moderne peut paraître bien plus vaste que la liberté classique. Mais c’est largement une illusion, pour deux raisons. La première est son caractère abstrait : on peut proclamer que l’homme a droit au bonheur, ou à la vie, ou à tout autre chose, sans que cela ne change rien de concret à son existence. Mais la seconde raison me paraît plus fondamentale encore. Il y a un angle mort du libéralisme, à savoir que celui-ci ne peut pas exister sans que par ailleurs n’existent des structures abstraites de contrôle, des processus juridiques qui enserrent les activités des hommes. Laissez-moi vous donner un exemple. Si je veux échanger avec un voisin, ou quelqu’un de mon village, la seule parole suffira généralement à ce que nous menions à bien cet échange. Si je dois échanger avec une société anonyme immatriculée dans les îles Caïmans, il me faudra recourir à des contrats écrits, à des juristes et des cabinets de conseils, il faudra des normes et des procédures pour standardiser et vérifier ce que nous échangeons. Ce système de contrôle est la face cachée du libéralisme. Historiquement, cela est très clair : pour créer de vastes marchés nationaux, il a fallu créer des États, qui ont rendu les échanges lointains possibles, en harmonisant les poids et mesures, en standardisant les routes, en luttant contre les langues régionales, en supprimant les droits coutumiers, en réglementant, etc. Les mêmes processus sont aujourd’hui à l’œuvre à l’échelle mondiale. Bref, ce que le libéralisme gagne en extension géographique des échanges, il le perd en processus de contrôle.

FRONT POPULAIRE. L’atomisation libérale entraîne la société de contrôle, bien. Mais le contrôle social existait également dans les communautés prémodernes…simplement il était horizontal et non vertical. N’avons-nous pas simplement substitué un contrôle social à un autre ?

GUILLAUME TRAVERS : Bien entendu. Le contrôle social, c’est tout ce qui permet à la société de « tenir » : c’est ce qui fait que les engagements réciproques sont tenus, que les domaines propres de chacun sont respectés, etc. Nulle société ne peut s’en passer. Mais il y a une différence considérable entre le contrôle social des sociétés pré-libérales et celui des sociétés libérales. Dans le monde pré-libéral, le contrôle social est essentiellement informel : ce sont des mécanismes liés à l’honneur, à la confiance mutuelle, à la réputation familiale, qui permettent à la société de tenir. Dans le monde libéral, le contrôle social devient formel : la société tient parce que des processus juridiques abstraits sont respectés. En un sens, on n’a plus confiance en les personnes avec lesquelles on échange, mais confiance dans la capacité à tribunaux à faire respecter les contrats écrits. C’est un basculement fondamental. Là où le contrôle social était interne à la société, il devient externe, plus distant, avec le risque de se couper de plus en plus du corps social. Ce changement traduit aussi un nouveau rapport aux hommes : plus les processus de contrôle social sont abstraits, plus les hommes qui peuvent vivre sous ces normes sont indifférenciés. À la limite, ils ne sont plus que des chiffres, plus qu’un QR code.

FRONT POPULAIRE. Comment voyez-vous l’avenir de la société française, dans le monde des flux que vous décrivez ?

GUILLAUME TRAVERS : Tant que l’on rechignera à réintroduire des limites politiques aux activités des hommes – limites aux flux de marchandises et de capitaux, comme aux flux migratoires – je crois que nous avancerons vers toujours plus de surveillance formelle. Par exemple, pour « résoudre » les problèmes de sécurité, on intensifiera les processus de contrôle (via la reconnaissance faciale ou d’autres méthodes) plutôt que de restreindre l’immigration. Par refus du protectionnisme, on imposera des normes de plus en plus drastiques sur les biens et services, etc. Bref, je crois que toutes les techniques possibles, y compris celles qui paraissent relever aujourd’hui de la science-fiction, seront tôt ou tard utilisées pour le contrôle. Dans certains pays, quelques individus précurseurs sont déjà ravis d’avoir une puce intégrée au corps pour accéder à leur bureau ou payer. Pourquoi ? Cela facilite les échanges, cela fluidifie les mouvements : plus besoin de passer du temps à chercher ses clés ou un billet. Au nom de la fluidité sans limites, nous pouvons assister à une montée sans précédent de la surveillance. Bien sûr, une réaction politique est possible, et je l’espère ardemment : il est nécessaire de réaffirmer une autre vision du la liberté. Une liberté politique, collective, enracinée, fidèle à notre héritage, et qui se passe très largement de tous les processus formels de contrôle.

Source : Front Populaire

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

S’abonner à la newsletter