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Park Vigeland

Au commencement est la famille. La mise au point roborative de Pierre de Meuse

« Famille, je vous hais ! » Derrière le mot, fameux, d’André Gide, souvent cité à titre de boutade, se cache un projet politique, celui de la modernité et de l’émancipation individuelle, qui passe par la déstructuration de la famille. Dans un essai synthétique et brillant, « La famille en question. Ancrage personnel et résistance communautaire », loin des clichés moralisants où les défenseurs de la famille s’enlisent trop souvent, Pierre de Meuse se livre à une très convaincante analyse des enjeux qui se nouent – et se dénouent – autour de la famille. Son « livret de famille » est le vrai livre des familles.
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ÉLÉMENTS : Comment définissez-vous la famille, mot polysémique s’il en est, comme vous le rappelez ? Il y a des familles pour tout, les coléoptères, les fromages, les composants électroniques… Quel en serait le modèle familial idéal, à défaut de la famille modèle ?

PIERRE DE MEUSE. Il n’y a pas de modèle familial idéal, car chaque culture donne naissance à un modèle de famille différent, mais toutes les formes familiales se déploient sur un cadre unique issu de la nécessité, qui tient à la nature humaine. Deux éléments convergent pour rendre la communauté familiale incontournable. Le premier est la reproduction sexuée, le second est la faiblesse durable de l’enfant. Comme le disent d’une seule voix mais non avec les mêmes mots, Arnold Gehlen et Charles Maurras, l’homme a besoin d’une seconde gestation et c’est le rôle de la famille de la réaliser. La famille est donc fondée avant tout sur le sang, la filiation. Autour de ce caractère universel de la famille naturelle ont été développées de nombreuses analogies, comme celles que vous mentionnez, mais ce ne sont jamais que des comparaisons. Ce qui est grave aujourd’hui, c’est la généralisation du sophisme selon lequel il suffit d’appeler du nom de « famille » des faits sociaux actuels pour les mettre à égalité : famille adoptive, recomposée, homosexuelle, libertine et bien d’autres. Une fois de plus, nous nous trouvons devant une question de vocabulaire, car la définition des mots est la question préalable de tout combat idéologique. C’est ce qui fait de notre questionnement un exercice difficile car la sémantique est intentionnellement faussée.

ÉLÉMENTS : Lorsque la Révolution se produit, grande broyeuse de la famille, le ver était pour ainsi dire dans le fruit. Quel rôle l’Église a-t-elle joué, et plus largement le christianisme, religion du salut individuel, dans la redéfinition de la famille ?

PIERRE DE MEUSE. Tant que l’attente du Jugement Dernier était immédiate, le problème ne se posait pas vraiment. La famille, en effet, était le fait de la foule innombrable des laïcs qui continuaient à vivre sans penser au cataclysme annoncé par les Écritures. Les autres savaient que seule la louange de Dieu devait être leur souci, et que les questions de survie collective devaient être laissées dans l’indifférence. Le mariage, par exemple, était laissé aux mœurs des esprits simples et considéré avec indulgence, au mieux. C’est à partir du XI° siècle, avec l’éloignement de la perspective apocalyptique, que l’Église va s’intéresser au mariage qui serait défini comme un sacrement au deuxième Concile de Lyon (1274). Cependant, malgré la ritualisation chrétienne, le mariage restait avant tout une institution familiale et sociale, soumis à ce titre au consentement du père de famille. L’Église coexista avec cette situation jusqu’au XVI° siècle sans grand conflit. Malheureusement la Réforme obligea l’Église à resserrer les définitions pour répondre aux arguments de Luther et Calvin. Ce fut la Contre-Réforme, que beaucoup d’auteurs, y compris catholiques, désignent sous le nom de « Réforme catholique ». C’est dans cet esprit que le décret de 1563 dit décret « tametsi » évacue la société du mariage en supprimant la nécessité du consentement du père de famille pour sa validité. Autrement dit on faisait passer le contrat avant l’institution. Une décision conciliaire que les rois de France et l’Église gallicane chercheront à contrecarrer, car ils voyaient bien quelles seraient les conséquences à long terme de cette mutilation. Le résultat fut la séparation de plus en plus nette du mariage civil et du mariage religieux, une évolution de longue haleine dans laquelle la Révolution n’est qu’une étape, et qui conduit en fin de compte à priver de son contenu le mariage et la famille, pour le malheur de l’Église et de l’État chrétien, et bien entendu, de la société toute entière.

ÉLÉMENTS : Il y a eu un emballement des lois sur la famille, ou plutôt contre, dans les années 1970 (et jusqu’à aujourd’hui). Comment expliquez-vous cette accélération ? Le législateur en est-il seul responsable ? Vous citez le mot de Renan (« Le Code civil a été rédigé pour un homme né orphelin et mort célibataire. »), tout en concédant que la loi ne peut pas non plus aller contre les mœurs…

PIERRE DE MEUSE. Il est facile de comprendre pourquoi la fièvre législative s’est abattue sur la famille depuis les années 1970. En fait tous les gouvernements étaient soucieux de donner satisfaction à la Gauche sur des points qui ne coûtent apparemment rien, à savoir les « réformes sociétales ». La prétendue Droite n’attachait en effet aucune importance au démantèlement de l’ordre social, mais respectait au contraire la rentabilité du capital. Ainsi l’ensemble de l’éventail politique officiel était satisfait. Et pour renforcer cette tentation, la famille n’était pas efficacement défendue. Ni par les associations, ni par l’Église ni par les sociétés de pensée. Et cela va durer jusqu’au feu de paille de la « Manif pour tous », dont le, succès est dû à la permanence insoupçonnée d’une hostilité latente à la dictature des groupes adeptes des déviances, et son caractère éphémère au manque tragique de pugnacité de ses chefs. En ce qui concerne votre seconde question, il est vrai que la loi ne peut, à elle seule, changer les mœurs. En revanche, la morale, selon la formule de saint Thomas d’Aquin, est bien issue des exigences du réel, et le réel, c’est la société avec ses rapports de force, ses équilibres, sa nécessité implacable. Il incombait donc aux défenseurs de la morale de mettre cette réalité en lumière. Malheureusement, ils s’y sont refusé, préférant ressasser un discours empreint de mièvrerie moralisante. Pourtant, nous savons que des incitations adéquates peuvent rétablir provisoirement une situation difficile. Rappelons que l’Allemagne de l’Est restaura ainsi une natalité dynamique jusqu’à la réunification, laquelle abolit toutes les lois natalistes, alignant ainsi l’ancienne RDA sur le taux catastrophique de l’Ouest.

ÉLÉMENTS : Les pathologies liées à l’éclatement de la famille ont un coût social considérable. Quelles sont-elles et que coûtent-elles, dans tous les sens du mot ?

PIERRE DE MEUSE. Plusieurs ouvrages ont été écrits sur ce sujet, et j’en cite certains dans cet opuscule. Cela dit, il faudrait effectuer un travail énorme pour recenser toutes les économies que permet de faire un service gratuit et animé par une solidarité incomparable en regard d’un service payant. Prenons par exemple la question de la retraite. La retraite par répartition n’est rien d’autre que la standardisation de la solidarité entre les générations au niveau global d’un pays. Si elle était modulée selon les plans d’avenir des familles, elle serait gérée de manière plus adaptée. D’autre part, il serait plus facile d’évaluer le gouffre qui s’élargit tous les jours dans l’indifférence, causé par le collapsus démographique, et cette perception permettrait une meilleure approche de l’avenir. Sans parler des énormes coûts de gestion des caisses (35 % en moyenne). Il en est de même pour l’éducation. Non seulement la famille dispense une éducation adaptée à celui qui la reçoit, mais elle autorise dans le domaine économique des comportements qui échappent à la logique du profit. L’entreprise familiale, par exemple, qui montre une solidité et une permanence bien supérieures à celle des autres entreprises. Des économistes (Schumpeter, Fourastié) ont montré combien il était nécessaire, pour la bonne marche de l’économie, de maintenir des solidarités non soumises au profit. Tout simplement parce que l’ordre social ne se réduit pas à un marché ; même quand elle gère un patrimoine et répartit des revenus, la famille ne peut pas être indifférente au sort de ses membres. Et ceux-ci auront tendance à comprendre les impératifs de l’entreprise commune, à la différence d’un simple partenaire contractuel.

ÉLÉMENTS : La famille occupe une place centrale dans le courant de la pensée contre-révolutionnaire dont vous êtes un spécialiste – comment ne pas songer à Louis de Bonald et à Frédéric Le Play (et bien d’autres) -. Qu’est-ce qui a conduit ces penseurs à faire de la famille la clef de voûte du politique ?

PIERRE DE MEUSE. La famille est homothétique, c’est-à-dire qu’elle reproduit un modèle sur l’ensemble de la société. C’est à partir des archétypes de la famille : père, mère, enfants, lignage, sang, qu’ont été construits depuis l’aube de l’humanité les fonctions sociales et le pouvoir. Au cœur du pouvoir, il y a le meurtre, mais il y a aussi le père. C’est par la famille que les hommes se souviennent du passé, qu’ils envisagent l’avenir, y compris leur mort individuelle. La famille est en effet la seule perspective de survie terrestre. Dans les sociétés des primates, nos lointains parents, les règles sociales sont instinctives, mais passent par le groupe du même sang. C’est donc par la famille que la société a commencé chez les mammifères sociaux. Et la famille survit à l’État, aux empires. Simplement parce que le sentiment d’appartenance qu’elle inspire n’est pas soluble. Même quand on s’écrie « Famille, je vous hais ! », on ne cesse pas, malgré soi, de lui appartenir. Car c’est « à l’instar » de la famille que toutes les communautés politiques sont fondées. Renan ne disait-il pas qu’une nation est une « famille de familles » ?

ÉLÉMENTS : La famille, lieu par excellence des solidarités organiques, est sans nul doute le ou l’un des principaux môles de résistance à la poussée de l’individualisme et du déracinement. Ne serait-ce que par cela la famille est politique, mais pourquoi la placer au cœur du politique ? Comment ne pas songer ici au livre de Christopher Lasch, Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée. Ce refuge n’est-il pas trop souvent domestique et impolitique ? Pire : n’a-t-il pas contribué à conforter l’individualisme en retranchant la famille nucléaire de la communauté ?

PIERRE DE MEUSE. Il y a plusieurs questions dans votre proposition. D’abord vous parlez de famille nucléaire : le père, la mère, le ou les enfants. Mais justement la famille nucléaire est une famille « ébranchée », que l’on a amputée de sa mémoire et de ses rameaux. Bien sûr que la famille réduite à sa plus simple expression ne peut guère constituer de résistance à l’oppression, que ce soit celle de l’État, du Parti ou de la Religion, quelle qu’elle soit. Il est facile alors de lui reprocher d’être « impolitique » quand on a fait voter des lois qui confisquent tout le patrimoine à hériter au-delà du troisième degré, et où la seule prise en considération que lui donne l’État est la suppression des allocations quand les enfants ne se conduisent pas comme il le faudrait, et alors même que l’Éducation nationale entend toujours davantage retirer aux parents tout pouvoir sur eux. Si l’on veut faire bénéficier la société de tous les avantages de la famille, il faut au contraire favoriser la famille élargie, non seulement aux ascendants directs, mais aussi aux collatéraux qui apportent une variété relationnelle, tout en se ressourçant dans le passé commun. Et même au lignage, qui ouvre sur un nombre illimité de personnes. Songez qu’à la 14° génération, soit vers 1 600 en moyenne, chacun des hommes de ma génération a plus de 5 000 ascendants ! Bien sûr, il est extrêmement difficile de les collationner tous, mais à supposer qu’on en identifie le dixième, et aujourd’hui c’est possible, grâce à l’enregistrement digital des registres d’état civil et paroissiaux, on dispose d’un contact privilégié si on le désire avec des cousins éloignés. Et pour en arriver à la thèse de Lasch selon laquelle la famille n’est plus un bastion face aux ingérences du contrôle totalitaire de l’État et de l’idéologie qu’il impose, cet auteur ne fait que décrire l’état de choses actuel, que d’ailleurs il déplore, mais il ne prétend pas pour autant que nous n’ayons pas besoin d’autre chose. Il faut comprendre que le capitalisme, ou plutôt la modernité, a bâti un monde dans lequel les hommes sont, au mieux, indifférents les uns aux autres, au pire se détestent. Certains, dans une perspective caritative ou altruiste, prêchent la solidarité, l’amour ou l’amitié, mais comme ils s’obstinent à refuser les règles nécessaires à la vie en société, ils se bornent à invectiver ceux qui les entourent. Car le lien social ne peut rester abstrait, sinon nous nous retrouvons face à nos pauvres individualités, et nous nous détestons nous-mêmes.

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