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Louis Aragon

Aragon, Orphée revenu des Enfers

Il y a quarante ans, en 1982, la veille de Noël, mourait l’un des plus grands poètes français. Jongleur, prestidigitateur inégalé de la langue française, homme controversé, Louis Aragon (1897-1982) fut tout cela. Homme-Protée aux personnalités multiples, pareil au « Pierrot » du célèbre tableau de Watteau, longtemps appelé « Gilles » et qui inspirera le héros éponyme du chef-d’œuvre de Drieu la Rochelle.
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On peut ouvrir Aragon à n’importe quelle page, même les plus mauvaises, le charme est là. Il y a dans tout ce qu’il écrit une facilité insolente, presque offensante. Maître en son royaume, maniant le français comme Villon et Musset, il était habité par une passion d’écrire. Scripto ergo sum, j’écris donc je suis. L’écriture était sa gymnastique quotidienne. Quelque figure qu’il exécute, il retombait toujours sur les pieds. Un virtuose à la syntaxe si déliée qu’elle épousait la plasticité de sa pensée virevoltante et réinventait le rythme de la langue française. Sans fausse note, la grâce de la poésie inspirait son chant – le bel canto, comme il disait. Brassens, Ferré, Ferrat, Reggiani ne s’y sont pas trompés. L’auteur du Cantique à Elsa (1942) est le poète le plus mis en chansons de notre littérature, devant Hugo.

Il avait tous les dons, sauf celui d’être. Alors, il paraîtra, inimitable paon, tour à tour léger, aérien, prolixe, coquet, féminin, ondoyant, homme-Protée aux personnalités multiples, pareil au « Pierrot » du célèbre tableau de Watteau, longtemps appelé « Gilles » et qui inspirera le héros éponyme du chef-d’œuvre de Drieu La Rochelle. L’ombre de Drieu, l’ami-ennemi, planera sur cette œuvre. Deux signes d’eau, comme la Seine, un des grands motifs d’Aurélien (1944), l’un des plus beaux romans de la langue française – et le plus bel incipit de notre littérature : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Ainsi Aragon fut-il ce caméléon et cet Arlequin dont les losanges colorés réverbéraient le monde environnant, ouvrant partout des lignes de fuite, n’en finissant pas de traverser le miroir des apparences dans des jeux en trompe-l’œil et des mises en abyme vertigineuses. Tout glissait sur lui et il glissait sur tout, accomplissant avec une facilité mondaine les figures imposées par le Parti.

De L’Internationale à La Marseillaise – et vice-versa

Aragon ou le mystère. Car il y en a partout dans cette vie bordée de secrets et de non-dits, sans fil d’Ariane où le Minotaure – le Moloch soviétique – dévorera presque tout. Inutile d’y chercher la moindre solution de continuité, sinon littéraire. Comment s’y retrouver ? On quitte au milieu des années vingt un jeune dadaïste prêt à en découdre avec le monde entier et on retrouve quinze ans plus tard un barde nationaliste coiffé du bicorne de Déroulède. Tout à l’avenant. D’un livre à l’autre, Aragon pétrarquise et hugolise, passant sans transition de la simplicité au maniérisme, des mots de Verlaine au métalangage, de L’Internationale à La Marseillaise – sans jamais déroger à son magistère poétique. Le même homme qui « conchiait » l’armée française en 1927 saluera sous l’Occupation la France « aux yeux de tourterelle » ; le surréaliste qui brocardait « Moscou-la-gâteuse » se pâmera devant Maurice Thorez. Allez comprendre. Pierre Juquin, dans sa biographie-fleuve, « aragonesque », Aragon, un destin français, parvient à démêler quelque peu cet écheveau de contradictions.

Dès le départ, la vie d’Aragon ressemble à une erreur de distribution, les cartes ont été mélangées, les rôles intervertis. La méprise est totale. Il n’y a pas chez lui d’assignation première. Dès lors, sa vie obéira à un mouvement brownien. Il sera ce qu’il n’est pas. « Je est un autre », écrivait Rimbaud, Aragon aussi. D’emblée, le roman familial enferme le petit garçon, né en 1897, dans un imbroglio kafkaïen. On lui fait croire que le Monsieur élégant et grisonnant qui lui offre des bonbons est son parrain. C’est son père en réalité, Louis Andrieux, ex-préfet de Paris, ancien ambassadeur, député de son état, qui lui dira la vérité le jour où Louis partira pour le front comme médecin auxiliaire. Pour ne pas être en reste, on fait passer la grand-mère pour la mère adoptive et la mère pour la sœur aînée. Jamais le petit Louis, « ce malheur, moi », n’a pu dire « maman » : « Le mot n’a pas franchi mes lèvres/ Le mot n’a pas touché mon cœur. » Mal né, l’enfant caché jouera à cache-cache avec ses identités. Une existence sans nom propre qui appartiendra à tous et à personne.

Un fou d’amour à la recherche de l’amour fou

Il fera scandale quand il apparaîtra, en 1979, masqué dans la longue interview filmée, Aragon, dits et non-dits, six heures d’entretien diffusées sur Antenne 2. Il disait par coquetterie vouloir cacher sa « gueule de vieillard » marmoréen, mais livrait en fait l’autoportrait de l’artiste. « Quel est celui que l’on prend pour moi ? », s’interrogea-t-il dans Le roman inachevé (1956), exploration poétique d’une vie déchirée en son commencement. Inutile de chercher, ni là ni ailleurs, le noyau d’Aragon. Une fois qu’on lui a retiré tous ses masques, on s’aperçoit qu’il n’y a personne, comme Agilulfe, le personnage du Chevalier inexistant d’Italo Calvino. Agilulfe est vide sous son armure, ce qui ne l’empêche pas d’être un vaillant chevalier. Aragon sera ce chevalier du communisme.

En attendant Moscou, il va côtoyer André Breton et les surréalistes. En leur compagnie, le soldat démobilisé, reversé dans la provocation, va faire ses premières armes d’écrivain, presque aussi meurtrières que les obus qui faillirent l’ensevelir vivant en 1918 et lui valurent la Croix de guerre. En sortiront Le traité du style (1927), bravade suprêmement insolente, l’un des chefs-d’œuvre du surréalisme, et Le paysan de Paris (1926), déambulation dans « la fable des réalités » où « la femme des Buttes-Chaumont » fixe les traits de l’amour. Le fou d’amour, qui incarnera comme nul autre l’amour fou des surréalistes, cherche déjà « l’avenir de l’homme » dans la femme. Il croit l’avoir trouvé en la personne de Nancy Cunard, l’une de ces pétroleuses anglo-saxonnes qui traversèrent alors l’Europe en trombe, croquant des hommes, ces fruits défendus. Aragon tentera de se suicider pour elle et lui sacrifiera le plus ambitieux de ses livres en brûlant l’essentiel du manuscrit, La défense de l’infini, ce « grand roman naufragé », comme l’appelle Daniel Bougnoux, qui a dirigé l’édition « Pléiade » des œuvres romanesques.

Sous l’œil de Moscou

En 1927, il prend sa carte au Parti communiste. Un an plus tard, il rencontre celle qui deviendra sa muse et geôlière – Elsa Triolet, belle-sœur de Maïakovski, le grand poète foudroyé d’Octobre. Il fallait à Aragon une étoile qui lui montre le chemin, un pôle magnétique vers où diriger sa boussole, un méridien zéro pour régler sa montre. Moscou et Elsa seront tout cela. L’orphelin trouvait enfin une famille d’accueil, prison aux barreaux dorés à l’or fin. Cela confortait son masochisme, lui qui n’était libre qu’à la condition d’être enchaîné. Sans cela, il se délitait tant il était soumis à des formes centrifuges, jusque dans sa phrase qui n’en finit pas de s’évaser – ou de s’envaser.

D’abord journaliste à L’Humanité, puis à Ce Soir et aux Lettres françaises créées sous l’Occupation et qu’il dirigera pendant vingt ans, il écrira sous l’œil de Moscou qui lui donnera son Imprimatur pour ouvrir le vaste cycle romanesque du « Monde réel », plongée dans le dernier demi-siècle. Les Cloches de Bâle (1934) l’inaugureront ; suivront Les Beaux Quartiers, prix Renaudot 1936 ; et Les Voyageurs de l’impériale (1942), du nom de ces bus à deux étages d’où l’on ne voit rien du monde, sinon « les cafés, les réverbères et les étoiles ».

La rupture avec les surréalistes l’affranchira des contraintes formelles qui bridaient jusque-là son génie et entravaient sa « volonté de roman ». Il en abusera dans cet interminable feuilleton, Les Communistes (1949-1951), remanié et publié en 1966, adjoint d’une postface où Aragon se juge et se déjuge. Luxe suprême, il choisira de revenir à la rime. Bien lui en prit. Occupée, la France attendait un poète. Il sera celui-là, mêlant à la voix de la femme aimée celle de la patrie perdue. « Je chante les armes et les héros », lancera-t-il comme Virgile dans des vers brûlants d’amour qui vont réchauffer le cœur de millions de Français, aussi orphelins que lui.  Le Crève-cœur (1941), Brocéliande (1942), Le Musée Grévin (1943), La Rose et le Réséda (1943), La Diane française (1944).

Le « mentir-vrai », entre mensonge et vérité

Il n’inventait pas tant qu’il réinventait. Il ne copiait pas, il surpassait, donnant l’impression de pasticher les plus grands, alors qu’il se les réappropriait en les portant à la perfection. Il excellera dans tous les registres. Aragon, la confusion des genres, titre justement Daniel Bougnoux dans un essai plus personnel. C’est un écrivain polyphonique, non pas au sens du dialogisme cher au grand critique russe Mikhaïl Bakhtine, mais en ceci qu’il loge une profusion de voix. Cette pluralité poétique et cette profusion narrative mettent au défi la critique. Polygraphe intarissable, il dialogue avec la peinture dans son monumental Henri Matisse, roman (1971). Narrateur-linguiste, il surclasse le Nouveau Roman : Blanche ou l’oubli (1967). Un peu d’histoire ? Il rédige La Semaine sainte (1958), autre chef-d’œuvre, étourdissant d’érudition et de style, qui retrace au début des Cent-Jours la fuite de Louis XVIII.

Aragon ne s’explique pas. Ses contradictions désarment l’interprétation. « Il n’y a pas de préface possible à Blanche, comme il n’y a pas de préface à la vie ». Surtout pas à la sienne. On peut la tirer de tous les côtés, mensonge et vérité. C’est sûrement cela son « mentir-vrai », par quoi il définissait son art romanesque, reflet de sa vie. Il disait qu’il rendait sa carte au Parti tous les soirs et qu’il la reprenait tous les matins. Que se passait-il la nuit, quel sommeil réparateur faisait de lui au réveil cet homme vierge et enthousiaste comme au premier jour ? En adhérant au Parti, il entrait dans les ordres. Rendons-lui cette justice : lui, si versatile, ne s’est jamais dédit. Il opposait aux hommes de conscience, peu fiables à ses yeux, les hommes d’honneur, dont il était, fidèles, quoi qu’il leur en coûtât. En somme, l’honneur dans le déshonneur, curieux attelage. Mais Aragon a toujours ajourné la rencontre avec la vérité, fuit les origines. Il n’y a pas de passé chez lui, il est obturé, clos, scellé dans des cartons qu’il ne rouvrira jamais. Il attend tout de l’avenir, « ce mot sans cesse répété qui bat comme un tambour insistant, voilé, dévoilé », l’avenir donc, cette chimère.

Vieillard indigne et poète sublime

Il aurait voulu être Hugo, mais son prophétisme peinait à toucher les foules, trop hermétique, trop onirique. On retrouve en lui les contradictions d’un Barrès, auquel il rendit un hommage mémorable, prince de la jeunesse et « rossignol des carnages ». Le dandy accroche à son complet-veston Hourra l’Oural (1934), mais reste un dandy. On l’adulait en URSS à l’égal d’un Dieu. Jean Dutourd, qui fut son ami, raconte tout cela dans Les voyageurs du Tupolev. Les Russes l’avaient embaumé vivant dans cette immense nécropole qu’était l’Union soviétique, musée Grévin de la révolution d’Octobre, entre le mausolée de Lénine et les saintes reliques de Staline. On célébrait le lauréat du prix Lénine avec un faste digne des Romanov. Le tovaritch Aragon paradait comme un prince en exil ou un maréchal momifié couvert de médailles, blasé et somnolent. Cela ne sera pas sans effet à la mort d’Elsa, en 1970, quand Aragon s’entourera d’une cour d’éphèbes, offrant à leur admiration juvénile l’éclat fané d’une vieille divinité sentant le soufre et le camphre. Au grand scandale des caciques du Comité central, il rompait ses vœux de fidélité, qui plus est avec de jeunes et beaux garçons, les « aragonautes ». Monsieur Le Trouhadec saisi par la débauche. Après quarante ans de chasteté amoureuse, il se laissait aller, enfin, à sa pente naturelle : un négligé élégant, une indifférence aérienne au monde, une homosexualité assumée. Lui qui semblait si gris aux côtés d’Elsa redevint vif-argent, se promenant avec un canotier et des chemises roses – vieillard indigne et poète sublime, qui s’éteignit en 1982 dans les bras de Jean Ristat, son amant et exécuteur testamentaire. Orphée revenu de tous les enfers.

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