Des aphorismes tels que « La conservation d’un beau fauteuil m’importe plus que l’existence de plusieurs bipèdes à la voix articulée » ou « Les êtres nobles aiment rarement la vie ; ils lui préfèrent les raisons de vivre et ceux qui se contentent de la vie sont souvent des ignobles » donnent une idée du bois dont se chauffait Albert Caraco (1919-1971). Né à Constantinople dans une famille sépharade installée depuis des siècles, Caraco vécut en Allemagne, en Europe centrale et à Paris avant de connaître l’exil en Uruguay pendant la guerre, où il apprit l’espagnol, perfectionna son anglais et se convertit au catholicisme. Revenu à Paris en 1946 et libéré de tout souci financier grâce à la fortune paternelle, il passa toute sa vie d’homme à écrire six heures par jour, à lire et à se promener avec Madame Mère et, surtout, à méditer sur sa haine de la vie et sa suite logique, le suicide. Car, contrairement à Cioran, à qui il peut faire penser, l’humour en moins, Caraco alla jusqu’au bout : quelques heure à peine après la mort de son père, comme promis de manière explicite depuis la disparition de sa mère quelques années plus tôt, il se trancha la gorge, couvrant les murs de son sang. Caraco ne voulut pas survivre à ses géniteurs. Il laissait une malle de manuscrits à son ami Dimitri, le fondateur des éditions L’Âge d’Homme, qui me confiait posséder encore le chapeau de Caraco alors qu’il m’offrait, dans sa librairie mythique de la rue Férou, l’édition originale de Post Mortem, joli volume de la belle collection où l’on trouvait Ezra Pound et Dominique de Roux.
Le désespoir en personne
Caraco connaissait à la perfection la fine fleur de quatre littératures, ne se nourrissant que de gelée royale : Shakespeare et Montesquieu, Nietzsche et le Siècle d’Or espagnol. En cela, il me fait songer à un Colombien qui m’est cher, Nicolás Gómez Dávila, avec qui il partage au moins le même refus du monde moderne. Dimitri découvrit Caraco en 1959 alors que, jeune libraire à Neuchâtel, il avait remarqué ses premiers essais, publiés aux éditions de la Baconnière. Par une heureuse coïncidence qui joua un rôle dans son destin d’éditeur, il devint l’ami de Caraco, qu’il comparait à Schopenhauer ou à Spengler, « des penseurs, pas des philosophes professionnels ; des témoins d’une crise grave de l’Occident, […] excessifs et contradictoires ». Bien que « cordial et malicieux », Caraco lui apparut comme possédé par un dégoût absolu, quasi fanatique, de la vie.
Rien de construit ni de feint chez ce pessimiste glacial qui, dans une langue d’une sobriété monastique, traduisait par une œuvre pléthorique – une trentaine de livres – son amer dédain, son dégoût du sexe (« ni mignon ni maîtresse ») et sa religion de la continence, son mépris général, de l’Arabe (« le Coran est la honte de l’esprit humain ») comme du Juif (« parasite nécessaire et grouillant dans les plaies de ceux qui l’ont dévoré » mais aussi « colonne vertébrale de la race blanche ») sans oublier le Chrétien : « L’Église, l’Islam et le Judaïsme, je les appelle trois poisons ; les divers paganismes m’agréent davantage, celui des Grecs fut admirable, celui des Celtes charmant. »
Réactionnaire sans complexe, mais anticlérical comme Voltaire (« L’Église est le cancer moral de la race blanche »), nostalgique de la monarchie comme Joseph de Maistre, gnostique et puritain, Caraco incarna la troublante figure du Sémite judéophobe, à la fois lecteur hilare des pamphlets de Céline et prophète du salut de la race blanche par les Juifs. Bref, l’un des authentiques maudits de notre littérature, brutal et sans concession pour la comédie sociale (sans parler de celle du milieu des lettres) – et servi par un style qui semble pasticher la langue classique, sans précautions ni fioritures (« les ombres de la mort sont les épices de l’amour »). Un astre noir.
Caraco vécut la plus grande partie de sa vie sous la coupe de Madame Mère, une femme étonnante qui invoquait la lune tous les mois en tenant de l’or (!) et qui lui inculqua dès son plus jeune âge un mépris abyssal des (autres) femmes et de leur corps, toutes traîtresses et intéressées, des Mélusine fermées à l’Esprit (mais Caraco ne nourrissait pas la moindre illusion sur les mâles, qui « se situent aussi bas, quand ce n’est au-dessous »). Si Caraco avoua quelques émois, vite réprimés, il tenait à ce qu’il appelait « sa vie sombre et militante », car, écrit-il, « j’avais un pan de muraille à garder ». Castré donc par Madame Mère, Caraco, « moine en civil » fit de sa chasteté une religion, qu’il justifiait par son horreur de soi, du monde et de la vie.
Malgré trente livres publiés, la plupart en Suisse, Caraco reste méconnu : seuls le regretté Roland Jaccard, Bruno Deniel-Laurent et Philippe Billé se sont intéressés à lui ces dernières années. Sans oublier le cher Frédéric Saenen, qui signe le premier essai consacré à celui qu’il définit justement comme un « penseur radical et gnostique ». Pour ce faire, mon compatriote a dépouillé avec rigueur l’œuvre publiée de Caraco pour en identifier les grands thèmes : le sexe et la luxure, la Mère, la judéité, les races et les classes, etc. Le long travail de sape de ce nihiliste absolu, « ennemi public numéro un de l’histoire des idées en Occident », servi par un style souvent un tantinet précieux, est ainsi analysé pour la première fois. L’importance des délires de la gnose dans la vision du monde de Caraco est bien décrite. Comme le montre bien Saenen, « le monde moderne concourt à installer une fatigue généralisée, qui engourdit toute l’espèce ». En ce sens, et par un curieux paradoxe, Caraco se révèle pour qui ose lire ses furieuses imprécations (dont une grande partie serait aujourd’hui impubliable) un professeur d’énergie, qui eut l’audace de proposer ses vertus théologales à lui. Citons encore ce phénomène : « Or, quelle est la vertu suprême désormais ? Est-ce la foi ? Non. L’espérance ? Non. La charité ? Pas davantage. Nous balançons entre la cohérence, la mesure et l’objectivité, les trois sont adorables et l’on sent qu’elles ne sont pas chrétiennes. »
Roland Jaccard disait que Caraco, qu’il avait rencontré, « n’était pas un rentier du désespoir, mais le désespoir même ». L’essai bienvenu de Frédéric Saenen confirme ce diagnostic.



