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Le magazine des idées

Alain de Benoist répond à Tamir Bar-On

L’universitaire canadien Tamir Bar-On, aujourd’hui professeur au Monterrey Institute of Technology and Higher Education (ITESM) de México, est l’auteur de deux livres très hostiles consacrés à la Nouvelle Droite française : Where Have All the Fascists Gone? (Ashgate, Aldershot 2007) et Rethinking the French New Right. Alternatives to Modernity (Routledge, Abingdon 2013). Il a récemment publié un essai sur la Nouvelle Droite intitulé « The French New Right: Neither Right, nor Left? », in Journal for the Study of Radicalism, VIII, 1, printemps 2014, pp. 1-44. Le directeur de cette revue académique, publiée par les Presses de l’Université du Michigan, a demandé à Alain de Benoist de lui répondre. La réponse a paru dans le même numéro du Journal for the Study of Radicalism, pp. 141-168. On en trouvera le texte ci-dessous.
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Je réponds volontiers à l’invitation que m’a faite Arthur Versluys de répondre à l’article de M. Tamir Bar-On (TBO). Je dois cependant dire qu’en temps normal je n’y aurais pas répondu. Ce texte, dont la plus grande partie relève du simple bavardage, n’apporte en effet strictement rien à l’intelligibilité de la « Nouvelle Droite » (ND) et ne répond à aucune des exigences de la recherche universitaire ou scientifique. Comme chez beaucoup d’auteurs anglo-saxons, c’est une simple compilation impressionniste de données disparates, sans souci d’enchaînement logique ni de cohérence conceptuelle. La méthode, classique, à laquelle a recours l’auteur consiste à ne se reporter aux sources que pour y trouver confirmation de ses présupposés, en écartant systématiquement tout ce qui pourrait les contredire. Cette méthode relève à la fois du pamphlet (TBO n’écrit pas sur la ND, mais contre la ND) et d’une forme moderne de sophistique évoquant la dialectique éristique de Schopenhauer, certainement pas la pertinence argumentative telle qu’elle a été définie par Chaïm Perelman. L’expérience m’a montré que répondre à de tels articles est en général une pure perte de temps. Ce n’est donc que par politesse que je ferai une exception.

Mais tout d’abord, deux remarques. Voici la première. TBO s’intéresse à la ND depuis l’an 2000, date de soutenance de sa thèse de doctorat à l’Université McGill de Montréal1. Il lui a depuis consacré deux livres, dont le premier porte un titre ridicule2. Une bonne centaine de thèses de doctorat et de livres ont été consacrés à ce jour à la ND3. Quand on travaille sur un auteur ou sur un courant de pensée contemporain, il est d’usage de contacter les intéressés, de les interroger directement, de leur faire préciser leur pensée, de voir comment ils répondent aux objections. Je reçois moi-même fréquemment des chercheurs qui travaillent sur la ND. Je ne m’occupe pas de savoir s’ils lui sont favorables ou hostiles. Je m’efforce seulement de répondre à leurs demandes. Rien de tel avec TBO, qui n’a jamais pris contact ni avec moi ni avec aucun autre représentant de la ND.

Concernant les sources qu’il a consultées, on est frappé de leur caractère éminemment sélectif. J’ai publié à ce jour 90 livres, 2000 articles et 400 entretiens. TBO ne s’est visiblement pas donné la peine d’en prendre connaissance. Dans l’article auquel je réponds ici, sur 98 notes et références de bas de page, il mentionne seulement les titres de 4 de mes livres, d’un seul article et d’un seul entretien. Il ne fait de citation directe que de deux de ces livres : Mémoire vive, qui est un livre de mémoires paru en 2012, et Vu de droite, déjà vieux de plus de 35 ans. C’est plutôt maigre pour rendre compte des vues de la ND ! Toutes les autres références renvoient à des sources secondaires, des commentaires piochés ici et là, des commentaires de commentaires, etc. Si l’on prend maintenant le livre Rethinking the French New Right, on constate que là aussi les sources secondaires sont largement privilégiées au détriment des sources primaires. La bibliographie mentionne seulement 10 de mes livres (ainsi que 21 articles), et les livres les plus importants (Les idées à l’endroit, L’éclipse du sacré, L’empire intérieur, La ligne de mire, Communisme et nazisme, L’écume et les galets, Dernière année, Critiques – Théoriques, Le sfide della postmodernità, Nous et les autres, C’est-à-dire, Carl Schmitt actuel, Cartouches, Des animaux et des hommes, Au bord du gouffre, Edouard Berth ou le socialisme héroïque, etc.) ne sont même pas mentionnés !

De façon non moins significative, TBO ignore également tous les ouvrages des autres auteurs et intellectuels de la ND : Jean-Claude Valla, Michel Marmin, Anne Jobert, Yves Christen, Jacques Marlaud, Pierre Le Vigan, Charles Champetier, Michel d’Urance, Thibault Isabel, Jean-François Gautier, etc… Il ne mentionne pas leurs livres et ne cite même pas leur nom. Il parle de Marco Tarchi, comme le principal représentant de la Nuova Destra, mais ne cite aucun extrait de ses nombreux ouvrages de science politique. Parmi les représentants de la ND italienne, il semble tout ignorer de Giuseppe Giaccio, Maurizio Cabona, Stenio Solinas, Giuseppe Del Ninno, Alessandro Campi, Franco Cardini, etc. En revanche, il n’hésite pas à présenter comme des « penseurs de la ND » des personnages qui n’appartiennent plus à la ND depuis des décennies. C’est le cas, par exemple, de Guillaume Faye, qui a quitté la ND il y a plus de 30 ans parce qu’il n’était plus en accord avec ses orientations, qui l’a depuis attaquée fréquemment et qui écrit aujourd’hui tout le contraire de ce qu’il écrivait lorsqu’il en faisait partie. Le fait d’avoir appartenu dans le passé à la ND permet à TBO de feindre de croire qu’il en est toujours un représentant et que ses écrits actuels engagent la ND ou peuvent lui attribués. C’est insoutenable intellectuellement. Ce n’est pas non plus spécialement honnête.

La vaste majorité des citations faites par TBO renvoient donc à des sources secondaires, souvent à des auteurs qui n’ont eux-mêmes jamais rien lu de la ND et n’en parlent que par ouï-dire. Cette façon de faire, qui consiste à se référer à l’opinion des autres sans jamais prendre la peine d’en vérifier la pertinence ou le bien-fondé, est caractéristique des écrits à caractère polémique. En privilégiant les sources secondaires, TBO use et abuse de l’argument d’autorité (argumentum ad verecundiam), qui consiste à attribuer de la valeur à un argument ou à une opinion en raison de l’autorité qu’on prête à son auteur, non du contenu de cet argument ou de la véracité de son opinion.

Deuxième remarque. TBO, d’un bout à l’autre de son article (et de ses livres) traite de la ND comme d’une école de pensée politique. Il en fait une analyse politique. Il lui prête des intentions politiques, et même un « desire to create a revolutionary new political order » (sic). Il se demande où l’on doit la classer politiquement. Il ne s’interroge pas un instant sur le sens de ce que la ND a appelé la « métapolitique ». Or, il est notoire que la ND n’est pas un parti ou un mouvement politique, mais une école de pensée dont le seul travail depuis bientôt 50 ans a consisté à produire des dizaines de milliers de pages de livres et de revues, à organiser des séminaires, des colloques, des conférences ou des universités d’été, en s’abstenant de toute prise de position politique, en se refusant à donner des consignes de vote. Vis-à-vis de l’actualité politique, la ND a toujours adopté une position d’observateur, jamais d’acteur. Elle produit des analyses et des réflexions, elle propose un corpus théorique, elle réalise un travail intellectuel et culturel. Rien d’autre.

TBO, surtout, ne fait aucune approche philosophique de la ND. Or, toute étude de la ND qui ne se situe pas d’abord sur le terrain philosophique se condamne par là même à ne rien y comprendre. Tous les concepts utilisés par la ND sont en effet d’abord des concepts philosophiques. Le courant que la ND désigne comme son « ennemi principal », l’universalisme (ou l’individuo-universalisme), est d’abord un courant philosophique. Si l’on ne commence pas par se demander comment la ND se situe par rapport aux présocratiques et par rapport avec Aristote, si l’on ne précise pas quelle est sa conception de la nature humaine (et de la nature tout court), on se condamne par là même à parler dans le vide. Aux yeux de la ND, quelles sont les racines philosophiques de l’axiomatique de l’intérêt ? Quel est pour elle le sens du nominalisme de Guillaume d’Occam ? Quelle critique la ND fait-elle de la pensée de Descartes ? Que reprend-t-elle (et que laisse-t-elle) de l’œuvre de Leibniz, de Hegel, de Wittgenstein, de Russell ou de Gadamer ? En quoi sa critique du totalitarisme s’apparente-t-elle à celle de Hannah Arendt ? Qu’est-ce que la ND retient de la critique du capitalisme faite par Karl Marx ? Quelle est la position de la ND vis-à-vis du platonisme, de l’épicurisme, du stoïcisme, du gnosticisme, de l’historicisme ? Pourquoi la ND s’intéresse-t-elle à la théorie des formes formulée par d’Arcy Thompson ? Quel est son point de vue dans le domaine de l’historiographie et quel rôle y jouent des auteurs comme Vico, Herder ou Meinecke ? Comment appréhende-t-elle la notion de paradigme proposée par Thomas Kuhn ? Pourquoi attache-t-elle de l’importance à la philosophie de Clément Rosset, aux thèses de Michael Sandel, à la sociologie de Marcel Mauss, à la psychologie de Jean Piaget, à la philosophie du droit de Michel Villey ? Quel est son point de vue sur Montaigne, sur Hölderlin, sur Ludwig von Bertalanffy, sur Arthur Koestler, sur Walter Benjamin ? Que retient-elle des travaux sur l’imaginaire d’un Gaston Bachelard ou d’un Gilbert Durand, de la philosophie de Henri Lefebvre ou de celle de Merleau-Ponty ? Comment se situe-t-elle par rapport à Peter Sloterdijk ? Quel est sa conception de la temporalité ? Quelles sont selon elle les racines du « désenchantement » (Entzauberung) du monde ? Quelles sont les bases philosophiques de sa critique de l’idéologie du travail ? Voilà le genre de questions qu’il convient de poser d’abord si l’on veut sérieusement parler de la ND. Aucune position de la ND ne peut être analysée sans prise en compte des problématiques relevant de la philosophie politique, de la théorie morale, de la sociologie et de l’épistémologie auxquelles elle renvoie.

Ne s’intéressant qu’à la politique, TBO passe sous silence tous les travaux réalisés par la ND dans des domaines aussi importants, et aussi divers, que l’épistémologie, la physique théorique, la polémologie, la linguistique, la science de l’économie, l’histoire des religions. Il ignore totalement les nombreuses études qu’elle a consacrées à la philosophie du droit, à la théorie de la sécularisation, au féminisme, à la sociologie urbaine, à l’écologie, à l’histoire de l’art et à l’art contemporain, à la littérature, et aussi à la théorie de l’écriture cinématographique4. Je note en outre qu’il n’introduit aucune périodisation permettant de situer un propos dans son contexte, ce qui pourtant impératif lorsque l’on entend parler d’une école de pensée qui existe aujourd’hui depuis près d’un demi-siècle.

Venons-en maintenant à l’article de TBO. Celui-ci résume lui-même sa démarche par la question suivante : « How to situate the ND on the political map? » C’est en effet la seule chose qui l’intéresse. Comment situer, classer, répertorier la ND ? Sous quelle étiquette la placer ? Ce que dit la ND n’intéresse TBO que dans la mesure où cela peut lui permettre de parvenir à cet objectif d’ordre exclusivement topographique ou cartographique.

Mais quelle importance cela a-t-il ? De l’avis général de tous ceux qui se sont penchés sérieusement sur elle, la ND présente un certain nombre de traits « de gauche » et un certain nombre de traits « de droite ». La ND est aussi entrée en dialogue avec de nombreux auteurs de gauche : Paul Piccone aux Etats-Unis, Jacques Julliard ou Jean-Marie Domenach en France, Danilo Zolo ou Costanzo Preve en Italie, etc. C’est donc une école de pensée atypique. Certains la classent à droite, d’autres à gauche, mais qu’est-ce que cela change à la compréhension générale du tableau ? Que la ND soit « à droite » ou « à gauche », en quoi cela modifie-t-il ce qu’il faut penser de ses orientations ? Que cherche-t-on à démontrer quand on s’efforce, ainsi que le fait TBO, de prouver que « the right-wing positioning of the ND remains » ? Que cela suffit à la délégitimer, parce qu’il serait moins honorable, ou moins intéressant, de se positionner à droite plutôt qu’à gauche ? Telle est bien l’impression que l’on a en lisant TBO. Montrer que la ND reste une école de pensée « de droite » est une façon pour lui de la discréditer, ce qui en dit long sur ses présupposés. Si TBO veut rattacher la ND à la droite, c’est parce qu’il espère pouvoir rattacher ensuite la droite à l’extrême droite, l’extrême droite au fascisme, etc. Il est prêt pour cela à prendre tous les raccourcis, à opérer toutes les simplifications, à passer sous silence tout ce qui contredit sa thèse. On retrouve là le caractère fondamentalement polémique de sa démarche.

La vérité est qu’il en va de la ND comme de n’importe quelle école de pensée, ou de n’importe quel auteur pris isolément : la seule question qui vaille la peine d’être posée à son sujet est de savoir quelle est la valeur de vérité de ses propositions. A cette question, on peut bien entendu répondre positivement ou négativement. Si l’on répond négativement, alors on doit démontrer en quoi les positions de la ND sont fausses ou erronées. Cela implique d’abord de présenter de façon objective et exhaustive (et non sélective) les idées de la ND, d’en faire ensuite une analyse rigoureuse, et enfin de recourir à une démonstration des erreurs qu’on lui attribue (démonstration qui, elle-même, devra faire la preuve de sa justesse). Mais tout cela est parfaitement étranger à TBO, qui ne démontre à aucun moment que les positions de la ND sont fausses ou erronées. D’une façon générale, TBO ne s’interroge jamais sur la valeur de vérité de la pensée ou de l’œuvre des auteurs qu’il cite. Il ne s’intéresse qu’au contenant, pas au contenu. C’est en cela que sa thèse est dépourvue de toute valeur scientifique. Tout ce qui l’intéresse, encore une fois, c’est de savoir quelle étiquette attribuer à la ND. Quel objectif dérisoire !

Le titre même de son article est à lui seul problématique : « The French New Right: Neither right, nor left? » En lisant ce titre, le lecteur a l’impression que TBO va répondre à une assertion de la ND, à savoir la prétention de n’être « ni de gauche ni de droite ». Or, cette prétention n’a jamais été formulée par la ND. J’ai moi-même constamment critiqué la formule « ni droite ni gauche », non seulement parce qu’elle renvoie à des précédents dans l’histoire des idées dans lequels je ne me reconnais pas, mais encore parce qu’elle ne veut tout simplement rien dire. Plutôt que « ni droite ni gauche », ai-je souvent écrit, il vaudrait mieux dire « et droite et gauche » : « et… et, » et non pas « ni… ni ».

La ND ne dit pas que droite et gauche ne veulent rien dire. Elle ne nie nullement l’existence historique d’une droite et d’une gauche, ou plutôt de diverses droites et de diverses gauches. Elle constate simplement que cette dyade a perdu toute valeur opératoire pour analyser le champ du discours idéologique ou politique, parce que « droite » et « gauche » sont aujourd’hui devenues des tendances transversales qui traversent presque toutes les familles politiques. Ce que dit la ND, c’est que les nouveaux clivages qui se font jour depuis quelques décennies ne coïncident plus avec la vieille distinction gauche-droite. Comment analyser en termes de droite et de gauche la floraison des revendications écologistes, la montée du populisme (représente-t-il une idéologie ou un style ?), le glissement de la sociale-démocratie vers le social-libéralisme, les débats autour de la construction européenne, le surgissement de la bio-éthique, l’opposition du social et du « sociétal », la contestation du développement et de la croissance, l’évolution de la Chine, les dernières guerres au Proche-Orient ? L’islamisme est-il de droite ou de gauche ? Et la monnaie unique européenne ? Et le productivisme ? Le réductionnisme ? Le souverainisme ? Le communautarisme ? TBO ne se pose aucune de ces questions. Il reconnaît seulement que certains auteurs « de gauche » estiment eux aussi que le clivage droite-gauche s’est aujourd’hui largement vidé de son sens. Il cite l’opinion d’Etienne Balibar et de Slavoj Zizek. Il en aurait pu en citer beaucoup d’autres.

Reste le problème des définitions. Quand on parle de droite et de gauche, on doit donner un sens à ces mots, faute de quoi on parle dans le vide. Or, il se trouve que les politologues ne sont jamais parvenus à trouver un critère qui permettrait de distinguer, d’un côté toutes les droites, de l’autre toutes les gauches : quelle que soit la grille de lecture adoptée, il y a toujours des exceptions. TBO, qui ne cite aucun de leurs travaux, pourtant nombreux5, ne s’arrête pas à cette difficulté. Il s’abrite sous la seule autorité de Norberto Bobbio, dont il pense pouvoir instrumentaliser l’opinion pour la thèse qu’il veut démontrer. Il le fait sans s’interroger sur la pertinence de cette opinion, sur les limites de cette autorité ou sur la réception du livre de Bobbio et les critiques qui lui ont été adressées, principalement en Italie (car en France l’ouvrage n’a guère suscité d’intérêt)6. Il ne tient pas compte non plus du fait que ce livre est en grande partie un ouvrage de circonstances7.

Norberto Bobbio (1909-2004) est un spécialiste de philosophie du droit, au parcours politique assez sinueux8. Il a longtemps été en relation avec Carl Schmitt, avec qui il a échangé une importante correspondance – ce que TBO paraît ignorer. Dans le livre dont parle TBO, qui rejoint largement celui de Marco Revelli, Sinistra destra9, il fait de l’opposition entre l’égalité et l’inégalité un critère permettant de distinguer globalement entre la gauche et la droite. Il s’interroge aussi sur la relation entre la notion d’égalité et celles de liberté, de démocratie et d’autorité, et fait une nette distinction entre « extrémisme » et « radicalisme ». C’est précisément ce mode de pensée binaire adoptée par Bobbio pour étudier la dyade droite-gauche qui a été contesté, soit au nom d’autres clivages (liberté-égalité, progressistes-conservateurs, rigueur morale-permissivité, etc.), soit en centrant l’analyse sur les problèmes plutôt que sur les positions. On a aussi souligné que l’approche de Bobbio conduit à ne rien dire sur le « centre » qui, dans les pays européens, a joué un rôle politique considérable en liaison avec la montée des classes moyennes, et qui se laisse d’autant plus difficilement classer à droite ou de gauche qu’il est étranger aux idéaltypes au sens de Max Weber.

S’appuyant sur cette idée que « droite = inégalité », TBO écrit : « ND thinkers are more on the right than left because they reject administrative and legal equality, the republican heritage of the 1789 French Revolution, and what they call the “religion of human rights” ». En lisant cela, on reste stupéfait. La ND, en effet, ne rejette pas l’« administrative and legal equality » : elle insiste au contraire sur la nécessaire égalité administrative, juridique et politique de tous les citoyens. Elle ne rejette pas non plus l’héritage républicain de la Révolution de 1789 : c’est même ce qu’elle en retient de plus positif (alors qu’elle critique le jacobinisme et l’influence de la pensée des Lumières sur la Révolution). La ND n’a jamais défendu non plus « the notion that individuals and cultures [sic] are not equal in termes of their “fitness to rule” » (qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?). Quant à la critique que fait la ND, non pas des droits de l’homme, mais de l’idéologie des droits de l’homme, la mentionner n’a strictement aucun sens si l’on ne dit pas en quoi elle consiste et surtout au nom de quoi elle est formulée. Or, il suffit de se reporter aux textes de la ND – et d’abord à mon livre Au-delà des droits de l’homme. Pour défendre les libertés – pour constater, non seulement que cette critique n’est pas une critique réactionnaire visant par exemple à dénier à l’homme la possibilité de jouir d’un certain nombre de libertés fondamentales, mais qu’elle se fonde au contraire sur l’idée que, compte tenu de ses présupposés philosophiques, l’idéologie des droits de l’homme, qui est en effet devenue aujourd’hui une sorte de nouvelle religion civile, est un mauvais moyen de défendre les libertés. Ce que dit la ND, c’est que les libertés politiques doivent être défendues politiquement, et non par des arguments de type moral et juridique exclusivement empruntés à la tradition occidentale du « sujet universel abstrait ». Cette critique se rapproche, non de celle de Joseph de Maistre ou de Bonald, mais plutôt de celle de Karl Marx10.

« Using Bobbio’s classification, écrit TBO, the leader of the ND Alain de Benoist is on the right because he argued in Vu de droite that egalitarianism is the major ill of the modern world ». Ici, TBO confond de toute évidence égalité et égalitarisme, qui sont pourtant des notions bien différentes. J’ai longuement insisté sur la différence entre égalité et égalitarisme dans ma préface à la nouvelle édition de Vu de droite (2001). TBO définit par ailleurs l’égalité, entre autres, par « the idea that individuals are equal morally, spiritually or biologically ». Qu’il me permette de lui dire, en tant qu’historien des idées, que je ne connais aucun théoricien qui ait jamais imaginé qu’on puisse définir l’égalité d’une façon aussi extensive (pas même bien sûr Platon, Rousseau ou Marx). Il apparaît dès lors bien difficile de reprocher à la ND de ne pas adhérer à une idée aussi extravagante, qui relève de toute évidence d’une vision mystique et intemporelle de l’égalité.

Mais, pour défendre son point de vue, Tamir Bar-On ne se contente pas de travestir les idées de la ND. Il travestit aussi celles de Norberto Bobbio (photo).

Mais, pour défendre son point de vue, TBO ne se contente pas de travestir les idées de la ND. Il travestit aussi celles de Norberto Bobbio. Quand il écrit, par exemple : « For Bobbio, equality simultaneously connotes legal or administrative equality, the liberal notion of equality of opportunity, the socialist meaning of equality of condition, and the moral, spiritual, and biological [sic] equality of humans beings in a universal spirit », il ment purement et simplement. Voici ce qu’écrit Bobbio : « Lorsqu’on affirme que la gauche est égalitaire et que la droite est inégalitaire, cela ne signifie pas du tout que, pour être de gauche, il convient de proclamer le principe que tous les hommes doivent être égaux en tout, indépendamment de quelque critère discriminant que ce soit ; une telle attitude traduirait non seulement une vision utopique […] mais, pis encore, serait une pure déclaration d’intentions à laquelle il ne semble pas possible de donner un sens raisonnable »11. Plus loin, Bobbio souligne que « les inégalités naturelles existent, et si certaines d’entre elles peuvent être corrigées, la plupart ne peuvent être éliminées ». Il ajoute qu’« il est correct d’appeler égalitaires ceux qui, tout en n’ignorant pas que les hommes sont à la fois égaux et inégaux, mettent l’accent avant tout sur ce qui les rapproche pour permettre une bonne vie en commun ». Bobbio, en d’autres termes, ne croit nullement que l’égalité politique implique l’égalité biologique, morale, spirituelle ou naturelle des hommes. Il insiste aussi sur le fait que l’égalité est toujours un « bien social », contrairement à la liberté (c’est pourquoi les concepts de liberté et d’égalité ne sont pas symétriques), et qu’elle implique une relation et une forme de réciprocité.

Bobbio distingue encore l’égalité politique de l’« égalité comme valeur », mais aussi de la tendance à croire à l’« égalité de tous en tout ». Il précise que l’égalité ne doit pas être posée à partir d’un jugement de valeur qui impliquerait de la rechercher pour elle-même, par exemple parce qu’elle serait en soi préférable à l’inégalité. La question, dit-il, doit être abordée de manière « relative et non absolue ». Ce qui est souhaitable en matière d’égalité doit aussi être nettement distingué de ce qui est réalisable, qu’il s’agisse de la répartition des tâches, des emplois, des revenus ou des biens (matériels et culturels), ou des critères de cette répartition (mérite, compétences, rang, efforts, justice, etc.). Bobbio, enfin, condamne lui aussi très nettement l’égalitarisme, dans lequel il voit une « inclination totalitaire », ce que TBO se garde bien d’indiquer. La ND ne dit pas autre chose. Dans le sens précis que donne Bobbio à la notion politique d’égalité, il est donc évident que la ND, contrairement à ce qu’affirme TBO, n’est absolument pas inégalitaire.

TBO veut ensuite démontrer que la conception du monde de la ND est une « ambiguous synthesis of the revolutionary right or Conservative Revolution (CR) and New Left (NL) ideals ». D’où son affirmation extravagante selon laquelle « the ND’s worldview could be summarized [sic] in the following formula: Conservative Revolution (CS) + New Left (NL) = ND » ! Une telle formule est tout simplement ridicule. Notons d’abord que l’assimilation de la CR à la « revolutionary right » est intellectuellement et historiquement fausse. Elle ne peut en route rigueur s’appliquer qu’au courant national-révolutionnaire de la CR, courant au demeurant très minoritaire, nullement aux autres courants, à commencer par le courant Jungconservative, de loin le plus important. Mais ce n’est là qu’un détail. Résumer l’inspiration de la ND à la RC et aux « New Left ideals » témoigne d’une myopie tout à fait extraordinaire. La ND a manifesté un intérêt certain pour la Révolution Conservatrice allemande, mais elle n’a pas certainement pas manifesté de l’intérêt pour tous ses représentants. Elle en a au contraire critiqué beaucoup. TBO ne s’interroge pas sur la façon dont la ND aborde la RC. Il ne se demande pas quels sont les Leitbilder de la RC que la ND retient, et ceux qu’elle rejette. Il ne dit rien de son l’analyse de la tendance bündisch ou de sa critique de la tendance völkisch. Tout cela visiblement ne l’intéresse pas.

La comparaison entre les idées de la ND et « the ideals of the New Left » n’est pas moins problématique. TBO le sait bien puisqu’il essaie laborieusement de montrer (au prix de bon nombre d’erreurs factuelles que je n’ai pas le temps de relever) sur quels points les idées de la ND et celles de la NL coïncident et sur quels points elles ne coïncident pas. Le problème est qu’il y a entre ND et NL deux différences fondamentales dont TBO ne parle pas. La première est que la ND est une école de pensée qui existe toujours, tandis que la NL a aujourd’hui disparu. La seconde est que la ND est circonscrite à un « périmètre » bien définie – les revues Eléments, Nouvelle Ecole et Krisis, ainsi que des associations telle que le GRECE qui s’inscrivent dans la même mouvance culturelle et intellectuelle –, tandis que l’étiquette « New Left » est sinulièrement floue, puisqu’elle renvoie à une vaste configuration qui, dans les années 1960 et 1970, comprenait aussi bien des communistes critiques que des socialistes-révolutionnaires, des trotskystes, des maoïstes, des anarchistes, des anarcho-syndicalistes, etc.12

Tamir Bar-On ne trouve rien de mieux à opposer aux propos de Paul Piccone, ancien éditeur de la revue Telos, selon lesquel « the ND is no longer right-wing and that they are akin to a “new New Left” »

TBO ne trouve rien de mieux à opposer aux propos de Paul Piccone, ancien éditeur de la revue Telos, selon lesquel « the ND is no longer right-wing and that they are akin to a “new New Left” », que de rappeler les « right-wing origins of the main players associated with the ND ». Curieusement, TBO reconnaît par ailleurs sans difficultés que « major Fascist thinkers from Benito Mussolini to Oswald Mosley had intellectual roots on the left », mais il considère qu’un représentant de la ND qui a fait partie d’organisations de droite dans sa jeunesse n’a pu, de ce seul fait, que « rester à droite » toute sa vie durant. Il s’agit là clairement d’un argument ad hominem circumstantiae, c’est-à-dire d’un sophisme. Karl Marx voyait plus juste quand il disait qu’on ne peut ramener un homme à l’un seulement des épisodes de son existence.

Mais surtout, en se bornant à mettre l’accent sur la RC et la New Left, TBO dissimule en fait ce que la ND doit à d’autres auteurs ou courants de pensée qui, dans la mise en forme de sa conception du monde, ont joué un rôle beaucoup plus important. Je pense d’abord aux grands fondateurs de la sociologie allemande : Max Weber, Georg Simmel, Ferdinand Tönnies. Je pense ensuite à un certain nombre d’épistémologues et de chercheurs scientifiques (Henri Poincaré, Raymond Ruyer, Stéphane Lupasco, René Thom), à l’école de sociologie française (Georges Bataille, Roger Caillois, Jules Monnerot, Louis Dumont, Julien Freund, Jean Baudrillard, Michel Maffesoli, André Gorz, Alain Caillé, etc.), à diverses figures fondatrices de la science politique (Machiavel, James Harrington, Althusius, Boulainvilliers, Rousseau, etc.), à la grande école du socialisme français (Pierre-Joseph Proudhon, Georges Sorel, Benoît Malon, Pierre Leroux, Edouard Berth, Charles Péguy), aux « non-conformistes » des années 1930 (Georges Bernanos, Alexandre Marc, Daniel Halévy, Thierry Maulnier, Robert Aron, Denis de Rougemont, Emmanuel Mounier, etc.), aux théoriciens de l’anthropologie philosophique (Max Scheler, Helmut Plessner, Arnold Gehlen, Jakob von Uexküll, Konrad Lorenz), aux disciples de Hannah Arendt, de Karl Polanyi ou de George Orwell (Christopher Lasch, Jean-Claude Michéa), aux grands théoriciens de l’écologisme contemporain (Bernard Charbonneau, Nicolas Georgescu-Roegen, Edward Goldsmith), bref à quantité d’auteurs qui n’ont rien à voir ni avec la RC ni avec la New Left. Là encore, la démarche adoptée par TBO se révèle extraordinairement réductrice.

TBO brosse ensuite un tableau, aussi impressionniste que superficiel, de la montée des partis populistes xénophobes en Europe depuis quelques années. Il en conclut que cette montée a été, directement ou indirectement, facilitée par la popularisation des thèses de la ND, qui aurait fourni à ces partis un argumentaire et une légitimité, et qu’à l’inverse, dans un avenir proche, le développement de ces partis ne manquera pas de faciliter la diffusion des idées de la ND en lui fournissant un public nouveau.

TBO écrit qu’il veut démontrer « how Europe’s rising extreme right-wing tide from the 1990s onwards was in part due to collapse of the Communist Union Soviet Union, a key edifice of the right-left political divide ». Une telle phrase illustre parfaitement l’incohérence de son analyse. Présenter l’Union soviétique comme « a key edifice of the right-left political divide » n’a tout simplement aucun sens : cette distinction apparaît bien avant la Révolution russe de 1917, laquelle n’a aucunement contribué à sa formulation ni à sa diffusion. Dire que la montée des partis xénophobes en Europe « was due in part to the collapse » du système soviétique est plus extraordinaire encore. Où est le rapport ? TBO semble croire également que les aspirations identitaires sont nécessairement de droite, ce qui montre qu’il ne connaît pas grand-chose à l’histoire des idées.

La montée des partis anti-immigration a en réalité des causes bien différentes. Elle s’observe aujourd’hui dans tous les pays d’Europe – y compris ceux où la ND ne compte pas un seul lecteur ! – parce que les couches populaires, qui en sont les premières victimes, n’en peuvent plus de subir les pathologies sociales entraînées par une immigration à la fois trop rapide et trop massive qui ne correspond pas à la tradition de peuplement en Europe. On peut déplorer ces réactions. On peut regretter qu’elles donnent lieu à des campagnes xénophobes visant de manière hyperbolique et convulsive l’« islamisation », nourrissant ainsi une islamophobie absurde. On peut condamner la façon dont un certain nombre de partis politiques instrumentalisent ces réactions à des fins douteuses, mais il ne fait pas de doute qu’elles sont bien la cause principale de cette évolution notable du paysage politique. En France, selon les derniers sondages, plus de 75 % des gens trouvent qu’« il y a trop d’immigrés » – une proportion qu’on retrouve dans plusieurs autres pays. On en est arrivé au point où aucun parti politique français, de droite ou de gauche, ne se risque à prendre parti en faveur de plus d’immigration. Les partis ne diffèrent plus entre eux que dans les solution qu’ils proposent pour faciliter l’« intégration » des immigrés, et sur les méthodes plus ou moins restrictives qu’ils préconisent pour réguler et contrôler les flux migratoires.

Le second facteur qui explique la montée des partis populistes est la crise de la représentation – et plus largement de la démocratie représentative (par opposition à la démocratie participative) – qui caractérise depuis déjà plusieurs décennies la vie politique en Europe. Le fossé qui sépare le peuple des élites dirigeantes n’a cessé de se creuser ces dernières années, non seulement à droite, mais aussi à gauche. Ajouté au problème de l’immigration, c’est ce qui explique que tant d’anciens électeurs socialistes ou communistes votent désormais pour le Front national. Dans la plupart des élections, les grands partis (dits « partis de gouvernement ») ne recueillent plus, tous ensemble, qu’un tiers environ des suffrages, les deux autres tiers allant à des formations protestataires ou marginales. Tout cela a déjà fait l’objet de nombreuses analyses politologiques (voir notamment les travaux de Vincent Coussedière, Christophe Lasch, Jean-Claude Michéa, Annie Collovald, Guy Hermet, Pierre-André Taguieff, Ernesto Laclau, etc.), mais TBO ne les connaît apparemment pas.

TBO, qui sait que les positions de la ND sont nettement hostiles au capitalisme néolibéral, prend également soin de ne pas dire que les partis populistes xénophobes européens ne partagent pas ces positions, puisqu’ils sont dans leur grande majorité favorables au capitalisme, au néolibéralisme, ainsi d’ailleurs qu’à une orientation « atlantiste » pro-américaine et pro-israélienne en matière de politique internationale (alors que la ND est favorable à la disparition de l’OTAN). Dire, dans ces conditions que, « like contemporary extreme right-wing parties, the ND was the beneficiary of a shifting anti-liberal [..] climate which [was] exacerbated by the rapid demise of Communist states and movements in Europe and worldwide », revient à énoncer une double absurdité, d’abord parce que pratiquement tous les « contemporary extreme right-wing parties » sont aussi des partis libéraux, et même ultra-libéraux, ensuite parce que l’effondrement des Etats et des mouvements communistes n’a pas eu pour conséquence une vague générale d’antilibéralisme, mais au contraire l’imposition à l’échelle planétaire d’un ultra-libéralisme planétarisé.

La ND n’a donc rien à voir avec ces partis, non seulement parce qu’elle ne participe pas elle-même au jeu politique, mais aussi parce qu’elle en désapprouve nettement les orientations.

TBO écrit encore que la critique par la ND de la démocratie libérale (au nom, il oublie de le dire, d’une conception plus exigeante de la démocratie) a été encouragée par des phénomènes aussi divers que « the intensification of radical Islamism in the post-9-11 climate », la « participation of European armies in Muslim states such as Iraq and Aghanistan », l’« increasing equation of Islam with radical otherness, terrorism, fanaticism, and a threat to Western secular values », le « falling white European birthrate and the concomitant rise in non-white birthrates both within and outside Europe », le « Western Europe’s relative economic decline in the global economy », etc. On se demande évidemment ce que ce catalogue quelque peu surréaliste peut avoir à voir avec la critique de la démocratie libérale !

Mais il est révélateur que, lorsqu’il évoque la montée des « negative perceptions of Islam », TBO s’abstienne soigneusement de dire que la ND n’a cessé de critiquer de telles perceptions, qu’elle a maintes fois dénoncé l’islamophobie et la xénophobie, qu’elle a condamné les guerres menées en Irak et en Afghanistan et qu’elle se refuse à souscrire aux thèses d’un Samuel Huntington sur le « choc des civilisations ». Il oublie pareillement que j’ai moi-même publié dans le quotidien Le Monde (27 octobre 1989) un texte apportant mon soutien aux jeunes filles musulmanes désireuses de porter le voile islamique, et que l’éditorial du n° 45 d’Eléments (printemps 1983) s’intitulait : « Avec les immigrés, contre le nouvel esclavage ». TBO reconnaît cependant que « de Benoist declared an intellectual war against Jean-Marie Le Pen’s Front national for its excessive liberalism, moralism, integralism, and xenophobic racism ». Mais alors, comment les partis d’extrême droite pourraient-ils être redevables d’une partie de leurs arguments à quelqu’un qui leur a déclaré une « intellectual war » en raison notamment de leur « xenophobic racism » ?

Plus loin, TBO affirme très sérieusement que « the right-wing turn of Europe in the 1990S and beyond was certainly assisted by the ND, which provided personnel and novel discourse formulations for extreme right-wing political parties such as “the right to difference »… » Or il se trouve que, malheureusement pour lui, aucun de ces partis n’invoque le « droit à la différence » ! Cette expression qui, dans le passé, avait parfois été utilisée par la gauche13 (et non par la droite), a d’ailleurs aujourd’hui presque disparu du discours public. Les partisans de l’immigration parlent plutôt d’un « droit à l’in-différence ». La ND est à peu près la seule à l’employer. TBO ignore en outre ce que la thématique du droit à la différence doit, non seulement à Herder, mais aussi à Franz Boas, Sélim Abou, Claude Lévi-Strauss et à Georges Devereux. Il ne connaît apparemment pas l’œuvre du philosophe néomarxiste Henri Lefebvre, et son Manifeste différentialiste (1970), où l’histoire de l’humanité est présentée comme un « combat titanesque entre pouvois homogénéisants et capacités différentielles ». Il ne connaît pas non plus les travaux de l’etnologue Robert Jaulin sur l’universalisme éradicateur de l’Occident, qui rejoignent les travaux de Serge Latouche dans une même protestation contre l’« ethnocentrisme universaliste » et « la disparition du pluriel dans un monde unique ».

Surtout, il se garde bien de dire que le « droit à la différence » n’a jamais été absolutisé par la ND. Dans le Manifeste de la Nouvelle Droite de l’an 200014, le différentialisme est en effet clairement opposé, non seulement à l’utopie universaliste, mais aussi à tout subjectivisme relevant du « tribalisme ». Il est présenté comme l’expression d’une vision non ethnocentrique de la diversité humaine. Cela a bien été noté par Pierre-André Taguieff, selon qui cette argumentation marque « une volonté de se distinguer du nationalisme racialiste des milieux lepénistes »15. Le droit à la différence n’est pas synonyme d’un devoir de maintenir ces différences en toutes circonstances au prix d’un enfermement des individus dans un groupe d’origine ou d’appartenance. Ce n’est pas non plus une sacralisation des identités, dans la perspective d’une auto-affirmation relevant d’un pur subjectivisme. Comme le disait excellemment le théoricien du régionalisme occitan Robert Lafont en 1986 : « Chaque sujet a droit à sa culture, aucune culture n’a de droit sur le sujet ». La ND ne défend donc pas une vision ontologique de la diversité ou de la « différence », mais une vision ontique. TBO sait-il quelle est la différence entre une perspective ontique et une perspective ontologique ?

TBO assure aussi que « the ND calls for the end of liberal or socialist multiculturalism ». Où aurait-elle fait cela ? Dans quels textes ? A quelles occasions ? Mystère. TBO, qui ne connaît visiblement guère la politique française, ignore que le « multiculturalisme » n’est pas une thématique débattue en France (contrairement au « communautarisme »). Historiquement, le multiculturalisme trouve son origine dans la politique mise en œuvre au début des années 1970 par le Premier ministre canadien Pierre Trudeau. L’un de ses théoriciens est le « communautarien » Charles Taylor, dont la ND a fréquemment vanté les travaux. En France, le multiculturalisme a constamment été interprété comme une politique ouvrant la porte à une ethnicisation de l’espace public par le biais du « communautarisme ». Le multiculturalisme libéral tel que le conçoit par exemple un Will Kymlicka ne fait pas partie des problématiques françaises.

Sur le multiculturalisme, TBO accumule d’ailleurs les propos contradictoires. Dans son livre Rethinking the French New Right, il prête à la ND un « anti-multicultural model of democracy » (p. 147). Après quoi, il écrit que « liberal and left-wing communitarians such as Charles Taylor and Will Kymlicka endorsed a liberal multiculturalism that seemed to echo (sic) de Benoist’s ethnic differentialism » (p. 149). Enfin, il écrit : « It is rather stunning that the word “multiculturalism” is omitted from the ND manifesto ». TBO n’a pas de chance : le terme de « multiculturalisme » (« polymulticulturalisme ») est parfaitement cité dans le Manifeste, et ce n’est pas d’une façon hostile : « Le polyculturalisme, qui implique au moins le pluralisme, vaut mieux que l’assimilationnisme » (Manifeste, p. 74).

TBO assure que pour la ND « elite, hierarchical rule is favoured above representative democracies ». Un peu plus loin, il répète : « The ND’s conception of politics is elitist and hierarchical ». C’est absolument risible quand on sait que la ND s’est au contraire prononcée pour une démocratie de base, c’est-à-dire une démocratie partant de la base (conformément au principe de subsidiarité), en d’autres termes une démocratie à la fois participative et directe. Il suffit pour s’en rendre compte de se reporter au chapitre du Manifeste intitulé : « Contre la Nouvelle Classe, pour l’autonomie à partir de la base », où il est affirmé qu’il faut « redonner plus d’autonomie aux structures de base correspondant à des modes de vie (nomoï) quotidiennement vécus » et que « les communautés doivent pouvoir décider par elles-mêmes dans tous les domaines qui les concernent, et leurs membres participer à tous les niveaux de la délibération et de la décision démocratiques ».

Cependant, dans son article, TBO écrit aussi que l’un des points communs entre la ND et la New Left est de se prononcer « for “the people”, broadly defined, against political or cultural “elitism” » et « for an economic system in the “service of the people” rather than “elites” ». Voilà qui est plutôt étrange pour un courant de pensée dont on vient de dire que sa conception de la politique est « elitist and hierarchical » ! Alors, la ND est-elle « élitiste » ou « hostile aux élites » ? Et d’ailleurs, quel sens faut-il donner au mot « élite » ? Celui de la méritocratie libérale ? Celui de Vilfredo Pareto et Roberto Michels (la « loi d’airain des oligarchies », désignant la tendance de toute organisation à sécréter une élite oligarchique) ? La notion d’élite est en fait une notion neutre. Il y a aussi une élite des gangsters ou une élite des prostituées. On appelle « élite » ceux qui se révèlent les meilleurs dans un quelconque domaine, mais cela ne nous dit rien de la valeur ou de l’intérêt de ce dans quoi ils sont les meilleurs. Pris dans ses propres contradictions, TBO finit par écrire que « the ND certainly appeals to the “people” against dominant political and cultural “elites” in a populist mould yet favours elitist, hierarchical societies » ! Arrivé à ce point, le lecteur ne comprend plus rien. C’est qu’il n’y a rien à comprendre.

TBO va jusqu’à prétendre que les « discourse innovations » utilisées par les partis d’extrême droite pour démentir leur racisme « were borrowed from de Benoist and other ND thinkers ». Really? Any proof ? None of course. C’est seulement une affirmation gratuite parmi d’autres. On admirera au passage une phrase telle que celle-ci : « Echoing (sic) the “anti-racist” discourse of ND leader Alain de Benoist, the extreme right-wing parties insist they are not racist »16. Cette phrase est bâtie sur un syllogisme de type classique : 1) Alain de Benoist dit qu’il n’est pas raciste. 2) Les partis d’extrême droite disent la même chose, alors que ce sont de toute évidence des partis xénophobes. 3) Les démentis de ces partis n’étant pas crédibles, Alain de Benoist ne l’est pas non plus. C’est à peu près aussi intelligent que de dire : 1) Hitler aimait les chiens. 2) Tamir Bar-On les aime aussi (peut-être !). 3) Donc, Tamir Bar-On est nazi.

Une telle comparaison (sur le déni de racisme) est en fait tout simplement honteuse. J’ai consacré un livre entier (Des animaux et des hommes) à critiquer les idéologies de type « biologisant ». J’ai aussi publié trois livres contre le racisme. La ND ne se borne donc pas à « nier » qu’elle soit raciste, à la façon dont le font, pour des raisons politiciennes, des partis politiques dont la xénophobie constitue le fond de commerce. Elle donne une définition précise de l’idéologie raciste et montre en quoi elle est erronée. Elle en analyse les présupposés et les thèmes formateurs, et les réfute : « Le racisme est une théorie qui postule, soit qu’il existe entre les races des inégalités qualitatives telles qu’on pourrait distinguer des races globalement “supérieures” et “inférieures”, soit que la valeur d’un individu se définit entièrement de son appartenance raciale, soit encore que le fait racial constitue le facteur explicatif central de l’histoire humaine. Ces trois postulats ont pu être soutenus en même temps ou séparément. Ils sont faux tous les trois » (Manifeste). Il est difficile d’être plus clair. Un peu plus loin, toujours dans le Manifeste, la position de la ND est résumée en ces termes : « Ni apartheid ni melting-pot : acceptation de l’autre en tant qu’autre dans une perspective dialogique d’enrichissement mutuel ». Cette position, directement inspirée de Martin Buber, est aux antipodes de toute attitude d’« exclusion ». Elle implique une conciliation de l’hétérophilie et de l’anti-exclusionnisme, c’est-à-dire une critique de l’universalisme qui n’implique pas le rejet de l’universel, mais une redéfinition de ce dernier « non pas par négation, mais comme approfondissement de notre propre singularité » (Hegel). C’est encore ce qu’affirme le Manifeste, au chapitre intitulé : « Pour le droit à la différence, contre le racisme », lorsqu’après avoir souligné la fausseté des théories racistes, il affirme que « l’humanité ne vaut que par son irréductible diversité » et appelle à « redonner un sens positif à l’universel, non contre la différence, mais bien à partir d’elle ». TBO connaît ce texte, mais il a choisi de faire comme s’il n’existait pas. C’est sa méthode. Elle le juge.

La  malhonnêteté de TBO apparaît clairement quand il écrit, par exemple, que « the ND argued that the “silent majority” (white, European, and Christian) rejected Europe’s “genocidal” immigration politics », alors que cette citation renvoie à un texte de Guillaume Faye publié en l’an 2000, soit près de 30 ans après qu’il ait quitté la ND ! Elle apparaît également lorsqu’il affirme que « the ND wants to make citizenship contingent on ethnic origins » (sic), lorsqu’il déclare que la conception politique de la ND « implies the domination of “original” European ethnic group in citizenship, welfare benefits, and jobs, in relation to non-Europeans and immigrants », ainsi que des « homogeneous political communities cleansed [sic] of non-natives », ou encore lorsqu’il assure que la ND « longed for the erection of numerous “homogeneous communities” in a regionalist and pan-European framework » et qu’elle aspire à une « ethnocracy » ! Pour asseoir toutes ces allégations, TBO n’avance aucun fait précis. Il ne fournit aucune citation. Et pour cause, puisqu’il qu’il n’y en a pas. TBO va jusqu’à faire allusion au « culturally-based (or racially-based) agenda of the ND » – comme si « culturally » et « racially » étaient synonymes ! Je mets bien sûr quiconque au défi de citer des textes de la ND montrant l’existence chez elle d’un « racially-based agenda ».

TBO insiste beaucoup sur l’« homogénéité ». Ainsi lorsqu’il écrit que le régionalisme professé par la ND « can be interpreted [my emphasis] as the desire to create more internally homogenous European nations », en oubliant qu’une interprétation en révèle toujours plus sur l’intention de l’interprète que sur la réalité de la chose interprétée… Il est vrai que les sociétés homogènes sont plus faciles à gouverner que les sociétés fragmentées ou divisées. Mais en politique, seule compte l’homogénéité politique et les valeurs partagées. Contrairement à ce qu’affirme audacieusement TBO, il n’existe aucun texte où la ND donne à l’« homogénéité » un contenu ethnique. Pour la ND, les communautés ou les identités collectives sont avant tout des entités dialogiques, et non des entités ethniques.

A partir de là, TBO n’a plus d’autre ressource que d’inventer. Son affirmation selon laquelle « the ND favoured a primordialist [sic], organic, and biological belonging rooted to the notion of jus sanguinis », par exemple, est tout entière sortie de son imagination. La ND n’a jamais défini l’enracinement ou l’appartenance d’une manière aussi grotesquement réductionniste. « As the French ND’s official manifesto made clear, écrit-il encore, immigration was officially rejected and an organic conception of citizenship based on shared ethnic homogeneity supported ». Plus loin, il assure même que la ND rejette les « minority rights ». C’est vraiment ne pas manquer d’audace. On s’en rend compte immédiatement en se reportant au Manifeste en question, auquel TBO fait allusion… sans se risquer bien entendu à en citer le moindre mot. Dans ce texte, l’immigration est critiquée comme un « déracinement forcé » dont la responsabilité ne revient nullement aux immigrés, « mais à la logique du capital qui a réduit l’homme à l’état de marchandise délocalisable » (p. 72). Le Manifeste prend ensuite position pour une intégration des immigrés selon « un modèle de type communautarien, permettant aux individus qui le souhaitent de ne pas se couper de leurs racines, et de ne pas avoir à payer leur respect d’une nécessaire loi commune de l’abandon de la culture qui leur est propre » (p. 74). En d’autres termes, la ND proclame explicitement le nécessaire respect des « minority rights ». Où est-il question d’une « organic conception of citizenship based on shared ethnic homogeneity » ? D’une négation des « minority rights » ? La réponse est simple : nulle part.

Dans Rethinking the French New Right, TBO va jusqu’à écrire que dans le Manifeste de la Nouvelle Droite « the ND is obsessed with the ethnos » (p. 153). Or, le mot même d’ethnos ne figure pas une seule fois dans le texte du Manifeste ! C’est en vérité TBO qui est littéralement obsédé par la notion d’ethnos, comme le montre la lecture de son livre, où il répète que « for the ND, the ethnos is the most real, first-order community identity » (p. 145), que « for the ND, the ethnos is opposed to the demos » (ibid.), que « the ND seeks the triumph of ethnic belonging » (ibid.), que « his primordial commitment to a political project [is] based on the centrality of a homogeneous ethnos » (p. 146), qu’il existe une « ND preference for ethnos above demos » (p. 147). Ailleurs, il a l’audace de citer un auteur selon qui la ND « sought the active exclusion of the “other” », si bien que « it seems logical to suggest that the exclusivity of the ND vision of halted immigration atomized communities and would lead to cultural ignorance [sic] and racial persecution » (p. 148) ! Comme d’habitude, aucune de ces affirmations n’est appuyée par une quelconque citation.

La vérité est que la ND, non seulement ne soutient pas ce genre de thèses, mais soutient exactement des positions inverses. Un « peuple » peut certes toujours être décrit à la fois comme demos, comme ethnos ou en termes de stratification sociale (les classes populaires). Mais en politique, seule compte sa définition comme demos. La définition que la ND donne du peuple est donc très clairement une définition en termes de demos, et non pas d’ethnos. Pour la ND, un peuple est formé de l’ensemble des citoyens, quelles que soient par ailleurs leurs croyances, leurs affiliations ou leurs origines. La ND rejette explicitement toute politique fondée sur l’ethnicité, non que l’ethnicité soit un mythe, mais parce qu’une stricte séparation de la politique et de l’ethnicité (comparable à la séparation de l’Eglise et de l’Etat) est un principe nécessaire du fonctionnement de l’Etat. J’ai longuement expliqué cela dans le livre que j’ai consacré à la notion d’identité17. TBO n’en mentionne même pas l’existence.

TBO finit par écrire : « I also suggests that the Norwegian “lone wolf” terrorist Anders Behring Breivik only differs from the ND in his violent tactics ». Je regrette profondément d’avoir à employer ce terme, mais avec cette phrase impardonnable, on frôle vraiment l’abjection. Chacun sait que toute l’« idéologie » du criminel islamophobe chrétien Anders Breivik, soutien d’Israël et de la culture judéo-chrétienne, tient dans la notion fantasmatique d’Eurabia, qui a toujours été dénoncée par la ND. Personne ne peut prendre au sérieux quelqu’un qui tombe à un niveau tel qu’il en vient écrire de pareilles monstruosités18.

Résumons. Dans son article comme dans ses livres, TBO ne cesse d’attribuer à la ND des positions qui ne sont pas les siennes, et sont même parfois à l’opposé des siennes. Il est évidemment plus facile pour lui de s’attaquer à des positions que la ND ne soutient pas qu’à celles qu’elle soutient. TBO, en d’autres termes, s’attaque à une ND qu’il a construit de toutes pièces pour la faire correspondre à ses présupposés, dressant ainsi un tableau de la ND dans laquelle aucun représentant de la ND ne peut se reconnaître. Cela apparaît de façon manifeste lorsqu’il prétend décrire « the ND’s ideal society and state » en énumérant des caractéristiques aussi fantaisistes que un « organic and hierarchical order », un « Indo-European, pagan, roots-bases, mythical [sic], and homogeneous social order », un « political order synthetizing modern, postmodern, and premodern philosophies » (sic), l’« erection of ethnically homogeneous regions or nations », un « capitalist market constrained by ethnically-conscious [sic] elites and “the people” […] in a collectivist, corporatist vision », etc. Autant d’affirmations qui ne correspondent à rien. Indépendamment du fait qu’il n’existe pour la ND aucun « ideal society and state » (cette expression n’a évidemment aucun sens), non seulement la ND ne veut rien de tout cela, mais tout cela correspond très précisément à ce qu’elle ne veut pas. Il suffit de la lire pour s’en rendre compte. Ce que veut la ND, c’est une Europe fédérale, fondée sur le principe de subsidiarité et la démocratie participative à tous les niveaux, où le politique domine nettement sur l’économique, où les marchés financiers ne fassent pas la loi et où les valeurs commerciales et marchandes soient remises à leur place.

Pour parvenir à ses fins, TBO passe sous silence tout ce qui serait susceptible de démentir sa thèse. Il a recours au procès d’intention, et parfois au mensonge19. Son procédé le plus courant reste toutefois la déformation. Ecrire par exemple que, « while the ND is no fan [sic] of the excesses of capitalism, it does not attack economic exploitation within European societies » est tout simplement grotesque quand on connaît les centaines de pages que la ND a consacrées à la dénonciation de l’exploitation des travailleurs et du travail vivant par la finance de marché, la logique du profit et ce que j’ai appelé la Forme-Capital, c’est-à-dire le capitalisme en tant que forme générale de la société (ce qui correspond au Gestell dans la terminologie de Heidegger).

Je ferai pour finir quelques remarques sur la réception, ou plutôt la non-réception, de la ND dans les pays de langue anglaise, et plus particulièrement aux Etats-Unis. Cette non-réception me paraît avoir cinq causes différentes. La première est la relative indifférence que les Anglo-Saxons ont toujours porté aux idéologies, et plus généralement aux intellectuels. Ces derniers sont même souvent assez mal vus aux Etats-Unis. La philosophie anglaise ou américaine se ramène pour l’essentiel à une philosophie de tradition positiviste, rationaliste, empiriste ou analytique. La réception de ce qu’on a appelé aux Etats-Unis la « French Theory » montre à elle seule que les Américains n’ont pas compris grand-chose à Michel Foucault, Jean-François Lyotard, Jean Baudrillard, Gilles Deleuze ou Jacques Derrida. Il en va apparemment de même pour la ND.

La seconde raison est que la langue française n’est guère pratiquée aux Etats-Unis, et qu’un très petit nombre de productions de la ND sont à l’heure actuelle (2013) disponibles en langue anglaise. Alors que plus de 35 de mes livres ont été traduits en Italie, il n’en est paru que quelques uns en Angleterre ou aux Etats-Unis – et les titres les plus importants restent à ce jour inédits. Le lecteur qui lit les ouvrages de TBO n’a donc pas la possibilité de vérifier ses allégations en se reportant aux sources. La littérature secondaire ne remédie que partiellement à ce manque. Le livre de Tomislav Sunic20 ne manque pas d’intérêt, mais il trouve son origine dans une thèse de doctorat obtenue en 1988 à l’Université de Californie à Santa Barbara et ne parle donc que des débuts de la ND : aucun des travaux qu’elle a réalisés depuis 25 ans n’y est mentionné. Le livre de Michael O’Meara (Michael Torigian)21 est beaucoup plus à jour, mais l’auteur manque de recul vis-à-vis de son sujet. Les seuls qui me paraissent avoir compris la nature et le sens des idées de la ND sont les animateurs de la revue de gauche Telos, en particulier son fondateur Paul Piccone, aujourd’hui malheureusent décédé. En dépit de son caractère fragmentaire, le numéro spécial consacré à la ND par Telos22 reste dans ces conditions la meilleure introduction aux idées de la ND existant à l’heure actuelle en langue anglaise. Je serais tenté d’y ajouter la lecture des ouvrages de Christopher Lasch, qui n’a évidemment jamais parlé de la ND, mais qui est l’auteur américain dont la ND se sent le plus proche (ce que TBO ne mentionne jamais).

Les autres raisons sont d’un ordre différent. Il y a d’abord un problème d’étiquette. L’expression « Nouvelle Droite », inventée par les médias en 1979 (et qui n’est donc pas une autodésignation à l’origine), a le grand inconvénient, quand on la traduit en anglais, de ne pas se distinguer de ce qu’on appelle la « New Right » aux Etats-Unis. Or, non seulement la ND et la « New Right » sont d’une inspiration différente, mais il n’est pas exagéré de dire que leurs positions sont radicalement opposées. C’est une source d’équivoque considérable. Une autre source d’équivoque réside dans le vocabulaire. La ND a fréquemment désigné le libéralisme comme son « ennemi principal ». Or, ce mot n’a pas du tout le même sens des deux côtés de l’Atlantique. Pour les Américains, le « liberalism » est une tendance de gauche qui admet une forte intervention de l’Etat dans les affaires des citoyens. Pour les Européens, au contraire, le « libéralisme » est la doctrine économique et politique qui défend le libre-échange, l’économie de marché, l’individualisme méthodologique, la supériorité du privé sur le public, etc. C’est la raison pour laquelle des dirigeants politiques comme Ronald Reagan ou Margaret Thatcher sont considérés en Europe comme des « libéraux » typiques, alors qu’aux Etats-Unis ils apparaissent plutôt comme des « conservateurs ». Si l’on n’a pas présent à l’esprit cette distinction fondamentale, on ne peut tout simplement rien comprendre aux critiques que la ND dirige contre le « libéralisme ».

La dernière raison, enfin, est que la ND s’est constamment montrée très critique vis-à-vis des Etats-Unis, qu’il s’agisse de leurs principes institutionnels et politiques depuis l’époque des Founding Fathers, de leur Constitution, de leur politique étrangère ou de l’american way of life. Je ne développerai pas ici le détail de cette critique, à laquelle de très nombreux livres et articles ont été consacrés. Mais je suis bien conscient qu’elle n’est pas de nature à faire accepter et comprendre les thèses de la ND aux Etats-Unis !

Alain de Benoist
Traduction du texte paru dans le n° de printemps
du Journal for the Study of Radicalism, revue académique
publiée par les Presses de l’Université du Michigan.
Téléchargement du texte en anglais

P.S. Je n’ai rien de particulier à dire sur l’article de Stéphane François, sinon qu’il me semble lui aussi assez superficiel. La ND s’y trouve qualifiée de « nébuleuse », ce qui permet à l’auteur de donner à cette étiquette une portée si extensive qu’elle finit, par contiguïté ou association présumée, par recouvrir n’importe quoi. Stéphane François pense déceler une « tendance traditionaliste » au sein de la ND, tendance qui se serait affirmée dans le courant des années 1970, puis aurait « pris de l’importance » dans les années 1980. Comme il ne cite aucun nom, on voit mal quels ont pu être les représentants de cette mystérieuse « tendance » ! Il signale seulement qu’il est impossible de me considérer « comme l’un d’entre eux », puisque mes idées sont « souvent incompatibles avec un discours traditionaliste ». Il aurait pu préciser que le principal texte que j’ai publié sur Julius Evola23, n’était pas un texte favorable, mais un texte critique. Il s’abstient malheureusement de le citer.

 

1. The Ambiguities of the Intellectual European New Right, 1968-1999, 282 p.

2. Where Have All the Fascists Gone ?, Ashgate, Aldershot 2007, XIX + 232 p. ; Rethinking the French New Right. Alternatives to Modernity, Routledge, Abingdon 2013, XII + 263 p. L’article publié ici reprend l’essentiel du chap. 2 de ce dernier livre (« Neither right, nor left ? », pp. 33-62).

3. Les plus sérieux sont les suivants : Eric Arckens, De « Nouvelle Droite » als ideologie tegen de westerse consumptiemaatschappij. Een benadering, thèse de licence, Katholieke Universiteit te Leuven, Leuven 1989, 2 vol., 364 p. ; Lorenzo Papini, Dalla Vecchia destra rivoluzionaria alla Nuova Destra. Il pensiero politico di Alain de Benoist, thèse de doctorat, Università degli studi di Pisà, Pisà 1989, 315 p. ; Pierre-André Taguieff, Sur la Nouvelle Droite. Jalons d’une analyse critique, Descartes et Cie, Paris 1994, XVI + 425 p. ; Francesco Germinario, La destra degli dei. Alain de Benoist e la cultura politica della Nouvelle Droite, Bollati Boringhieri, Torino 2002, 158 p. ; Valentina Pozzi, L’antiamericanismo nella Nuova Destra. Origini, forme, prospettive, thèse de doctorat, Università degli studi di Pisà, Pisà 2003, 2 vol., 185 p. ; Michael Böhm, Kontinuität und Wandel im Denken von Alain de Benoist – eine intellektuelle Biographie, thèse de doctorat, Technische Universität Chemnitz, Chemnitz 2005, 291 p. ; Costanzo Preve, Il paradosso de Benoist. Un confronto politico e filosofico, Il Settimo Sigillo, Roma 2006, 190 p. ; Adelheid Zinell, Europa-Konzeptionen der Neuen Rechten, unter besonderer Berücksichtigung Frankreichs, Italiens und Belgiens, Peter Lang, Frankfurt/M. 2007, 543 p. ; Stefano Sissa, Le categorie della « destra » nel pensiero politico di Alain de Benoist, thèse de doctorat, Università di Modena e Reggio Emilia, Modena 2008,  389 p. ; Michael Böhm, Alain de Benoist und die Nouvelle Droite in Frankreich. Ein Beitrag zur politischen Ideengeschichte des 20. Jahrhunderts, LIT, Münster 2008, 313 p. ; Stefano Sissa, Pensare la politica controcorrente. Alain de Benoist oltre l’opposizione destra/sinistra, Arianna, Bologna, et Gruppo editoriale Macro, Diegaro di Cesena 2009, 434 p. ; Massimiliano Capra Casadio, La Nuova Destra dalla Francia all’Italia 1974-2000, thèse de doctorat, Università degli studi di Bologna, Bologna 2010, 731 p. ; Rodrigo Agulló, Disidencia perfecta. Una aproximación a la « Nueva Derecha » francesa, Áltera, Madrid 2011, 493 p. ; Massimiliano Capra Casadio, Storia della Nuova Destra. La rivoluzione metapolitica dalla Francia all’Italia (1974-2000), Cooperativa Libraria Universitaria Editrice Bologna (CLUEB), Bologna 2013, 292 p.

4. Pour ne citer que ce seul exemple, tout un travail universitaire a pu être réalisé à propos des travaux publiés par la ND sur le cinéma : Michel-Benoit Fincœur, Nouvelle Droite et cinéma. Analyse critique du discours cinématographique de la Nouvelle Droite métapolitique française de 1968 à 1995, mémoire de licence, Université libre de Bruxelles, Bruxelles 1996, 151 p.

5. TBO mentionne seulement les typologies des droites (au pluriel) que l’on doit d’une part à René Rémond, de l’autre à Roger Eatwell et Anthony Wright, mais il ne s’interroge pas sur leur validité. Leur insuffisance est cependant démontrée par le fait qu’un courant aussi important en France que le gaullisme ne peut s’inclure dans aucune des familles politiques qui s’y trouvent citées (même pas le « bonapartisme » chez René Rémond, celui-ci étant aussi censé englober le fascisme). Concernant la distinction gauche-droite, TBO reprend aussi l’idée courante selon laquelle « right and left is a political division that dates back to the bloody birth pangs of the French Revolution ». Il oublie d’indiquer que ces deux notions ne sont en réalité entrées dans le discours politique que tout à la fin du XIXe siècle (il n’est jamais venu à l’idée de Marx, Engels ou Boukharine de se définir comme des hommes « de gauche » !). Il n’hésite pas, enfin, à citer le royaliste Charles Maurras et le « traditionaliste » Julius Evola parmi les représentants de la « droite révolutionnaire », ce qui est une contre-vérité manifeste.

6. Cf. par exemple Marcello Veneziani, Sinistra e destra. Risposta a Norberto Bobbio, Vallecchi, Firenze 1995 ; Costanzo Preve, Le contraddizioni di Norberto Bobbio. Per una critica del bobbianesimo cerimoniale, CRT, Pistoia 2004.

7. Bobbio l’a écrit à l’occasion de la campagne pour les premières élections à scrutin majoritaire qui ont opposé en Italie deux « pôles » classés à droite et à gauche (Alliance nationale, Ligue du Nord et Forza Italia d’un côté, PDS de l’autre), mais dont il n’était alors pas évident qu’ils puissent être aisément définis par les critères classiques de la droite et de la gauche.

8. Sous le fascisme, il fut membre du mouvement antifasciste Giustizia et libertà. Arrêté en 1937, puis relâché, il écrivit à Mussolini une lettre pour l’assurer de ses convictions fascistes. Il participa ensuite, en 1942, à la fondation du Partito d’Azione. Après la guerre, il enseigna la philosophie du droit, puis la philosophie politique à l’Université de Turin. Il adhéra au parti socialiste en 1966 et fut nommé sénateur à vie en 1984. En 1991, il approuva la guerre contre l’Irak.

9. Marco Revelli, Sinistra Destra. L’identità smarrita, Laterza, Roma-Bari 2007. Pour une critique des thèses de Marco Revelli sur la ND, cf. « Un’altra critica da sinistra: Marco Revelli e la Nuova Destra », in Diorama letterario, 206, août-septembre 1997.

10. TBO ne dit d’ailleurs rien de la féroce critique faite par Karl Marx de la notion d’égalité telle qu’elle a été soutenue par la philosophie des Lumières ou dans le socialisme utopique. (Marx ne proposait pas de passer du règne de l’inégalité à celui de l’égalité, mais du règne « de la nécessité à celui de la liberté »).

11. Norberto Bobbio, Destra e sinistra. Ragioni e significati di una distinzione politica, Donzelli, Roma 1994 ; trad. angl. : Left and Right. The Significance of a Political Distinction, Polity Press, London, et Chicago University Press, Chicago 1996 ; trad. fr. : Droite et gauche. Essai sur une distinction politique, Seuil, Paris 1996.

12. Notons en passant que la description de la « généalogie » de la New Left que fait TBO est d’une superficialité étourdissante. En s’appuyant comme d’habitude sur des sources secondaires (Michael Kenny, Douglas Kellner), TBO se borne à mentionner la New Left Review fondée à Londres en 1960, la création à la même époque des Students for a Democratic Society (SDS) aux Etats-Unis et l’existence d’un « Western Marxism » comprenant aussi bien Antonio Gramsci que Karl Korsch, Ernst Bloch et les théoriciens de l’Ecole de Francfort. Une telle description montre que l’auteur ignore tout de l’évolution des gauches radicales dans l’Europe d’après-guerre. Du point de vue de l’histoire des idées, mettre Gramsci dans la même catégorie que Marcuse, Adorno et Horkheimer est en outre assez douteux.

13. 1981, François Mitterrand avait déclaré : « Nous proclamons le droit à la différence ».

14. Manifeste pour une renaissance européenne, GRECE, Paris 2000.

15. Pierre-André Taguieff (éd.), Dictionnaire historique et critique du racisme, PUF, Paris 2013, p. 480.

16. TBO fait un usage abondant de la douteuse théorie de l’« écho » (ou du « miroir »). Il écrit ainsi qu’en Italie, l’Alleanza nazionale a pris position sur l’immigration « in a manner echoing de Benoist », ou bien que la Lega Nord « borrowed its pro-regionalist, autonomist theses from the ND ». Il dit aussi que dans son roman Le camp des saints, l’écrivain Jean Raspail (qui serait bien surpris d’apprendre cela) « echoed the ND’s position » et que « his positions mirrored de Benoist’s and other ND intellectuals ». Bien entendu, il ne cite aucune source primaire qui permettrait d’étayer son propos. Avec de tels procédés, on peut démontrer n’importe quoi.

17. Alain de Benoist, Nous et les autres. Problématique de l’identité, Krisis, Paris 2006.

18. Dans Rethinking the French New Right, TBO me compare également au leader kurde Abdullah Öcalan (pp. 132-133), ce qui montre qu’il écrit vraiment n’importe quoi.

19. Toujours dans son dernier livre (p. 237), il reprend ainsi à son compte l’accusation d’avoir cherché à dissimuler l’existence d’un ouvrage collectif sur l’Afrique du Sud auquel j’avais participé dans mon adolescence en m’abstenant de le mentionner dans la bibliographie de mon livre de mémoires, Mémoire vive. Or, il n’y a pas de bibliographie dans ce livre ! L’ouvrage en question est en revanche parfaitement cité dans ma bibliographie (Alain de Benoist – Bibliographie 1960-2010. Livres, articles, préfaces, contributions à des recueils collectifs, entretiens, littérature secondaire, Association des Amis d’Alain de Benoist, Paris 2009), où il porte la cote D 3.

20. Tomislav Sunic, Against Democracy and Equality. The European New Right, Peter Lang, New York 1990, XII + 196 p. Comme je l’ai moi-même souligné dans ma préface à la dernière édition (Arktos, London 2011, 263 p.), le titre du livre est en outre particulièrement malheureux, puisque la ND n’est en rien hostile à la démocratie, bien au contraire, et qu’elle ne fait pas non plus l’erreur de confondre l’égalitarisme et l’égalité.

21. Michael O’Meara, New Culture, New Right. Anti-Liberalism in Postmodern Europe, First Books, Bloomington 2004, 229 p. (2e éd. : Michael Torigian, New Culture, New Right. Anti-Liberalism in Postmodern Europe, University Press of America, Lanham 2005, 342 p.).

22. Paul Piccone (ed.), New Right – New Left – New Paradigm?, n° spécial de la revue Telos, New York, 98-99, automne-hiver 1993-94, 302 p.

23. Alain de Benoist, « Julius Evola, réactionnaire radical et métaphysicien engagé. Analyse critique de la pensée politique de Julius Evola », in Nouvelle Ecole, Paris, 53-54, 2003, pp. 147-169.

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