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Contre l’esprit du temps. Explications d'Alain de Benoist

Alain de Benoist contre les titans

L’esprit du temps, l’esprit titanesque, la démesure… Alain de Benoist se bat contre eux depuis des décennies. Philosophe, historien des idées, éditorialiste d’« Éléments », il vient de publier un nouveau recueil d’entretiens, « Contre l’esprit du temps. Explications » (éditions de La Nouvelle Librairie), prouvant une nouvelle fois sa sagacité et son incroyable capacité d’analyse et d’observation.
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ÉLÉMENTS : Vous êtes l’auteur de plusieurs recueils d’entretiens, notamment Survivre à la pensée unique (Krisis) et Survivre à la désinformation (paru l’année dernière aux éditions de la Nouvelle Librairie). Contre l’esprit du temps s’inscrit-il dans la suite de ces deux opus ? Sinon, en quoi est-il différent ?

ALAIN DE BENOIST. J’ai en effet publié dans le passé un certain nombre de recueils d’entretiens, car je crois que ceux-ci permettent de s’exprimer de façon plus vivante, plus directe, que des livres ou de simples articles. C’est aussi une occasion de s’expliquer sur un certain nombre de points, de préciser sa pensée ou de faire la synthèse d’un point de vue. Mais ces recueils n’ont pas tous le même caractère. Les deux titres que vous citez avaient pour l’essentiel trait à l’actualité, qu’ils cherchaient à mettre en perspective. Contre l’esprit du temps a une portée plus vaste. Les entretiens qu’il contient portent aussi sur les idées en général, sur la philosophie politique, les sciences sociales, la littérature et bien d’autres choses encore. Disons que ce sont des entretiens qui vont plus au fond des choses. J’y parle aussi des livres que j’ai publiés durant ces dernières années. J’ajoute enfin qu’un assez grand nombre de ces entretiens sont à l’origine parus dans des journaux ou des revues édités à l’étranger. Ce peut être pour le lecteur français une occasion de les découvrir.

ÉLÉMENTS : Chaque époque est le reflet d’un « esprit du temps » qui lui est propre. Pouvez-vous définir le nôtre ? Selon vous, qui l’incarne le mieux sur la scène politique ? Qui s’en éloigne le plus ?

ALAIN DE BENOIST. Notre Zeitgeist est celui de la modernité tardive. Il se formule au travers d’une idéologie dominante, que j’appelle parfois l’idéologie du Même, pour en souligner le caractère universaliste et la façon dont il tend à abolir toutes les distinctions entre les peuples et les cultures, entre les individus et même désormais entre les sexes. Cet esprit du temps se présente, plus précisément, comme un composé de trois éléments principaux : l’idéologie des droits de l’homme, l’idéologie du progrès et l’idéologie du marché. En dérivent le primat des valeurs marchandes, l’adoration de la Technique, le « sans-frontiérisme » et le « pourtoussisme » que nous voyons se manifester tous les jours. Idéologie molle parce que ses fondements théoriques sont fragiles, mais puissante parce qu’elle nourrit les médias et domine les esprits. Qui l’incarne le mieux sur le plan politique ? Un peu tout le monde dans le bloc occidental (avec mention spéciale à Justin Trudeau). Qui s’en éloigne le plus ? Je n’ai pas encore de réponse à donner…

ÉLÉMENTS : Vous revenez souvent sur l’écologie dans votre livre, thème qui vous est cher. En quoi implique-t-elle une démarche en « rupture radicale avec l’esprit de notre époque » comme vous l’écrivez. Connaissez-vous d’autres moyens de rompre avec l’idéologie du progrès ?

ALAIN DE BENOIST. Je pense que l’écologie est à la fois une discipline fondamentalement conservatrice, puisqu’elle vise avant tout à sauvegarder la diversité du monde, les équilibres naturels, les écosystèmes et la nature qui constitue le cadre systémique d’existence du vivant, et qu’en même temps elle est tout aussi fondamentalement révolutionnaire parce que la réalisation de ces objectifs implique de changer totalement de paradigme civilisationnel : sortir de la société de marché, rompre avec le règne de la quantité, en finir avec le productivisme et l’obsession de la croissance à tout prix, décoloniser l’imaginaire symbolique, aujourd’hui encombré par le narcissisme immature et l’axiomatique de l’intérêt. Une nouvelle Révolution Conservatrice en quelque sorte. Si l’on arrive à marquer des points dans cette démarche, ce sera déjà beaucoup.

ÉLÉMENTS : Vous évoquez, parmi de nombreux sujets, celui de la crise catalane. Les répercussions de l’affaire Colonna en Corse lui sont-elles comparables ? Qu’en est-il du modèle de l’État-nation en France ?

ALAIN DE BENOIST. Les deux cas ne sont pas vraiment comparables, mais il y a bien sûr des points communs. Il s’agit de savoir ce que les États-nations sont prêts à concéder à des peuples qui voient dans l’autonomie le seul moyen de préserver leur identité propre. Quand cette aspiration est niée, la situation dégénère en violence et les positions en présence montent aux extrêmes. Le jacobinisme français, qui ne conçoit la République que comme « une et indivisible », est convaincu qu’admettre l’existence d’un peuple corse ou d’un peuple breton remettrait en question l’existence même de la France. Ce n’est pas mon avis, car je ne suis précisément pas jacobin. Une République fédérale des peuples de France me conviendrait très bien !

Propos recueillis par Anne Letty

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