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Alain de Benoist : à la recherche du berceau des Indo-Européens

Alain de Benoist : à la recherche du berceau des Indo-Européens

Depuis deux siècles, linguistes et archéologues, bien aidés désormais par la génétique, remontent la piste des Indo-Européens. Dans son nouveau livre, « Indo-européens. À la recherche du foyer d’origine » (Krisis/La Nouvelle Librairie), Alain de Benoist retrace cette formidable enquête scientifique. Une plongée dans cinq millénaires d’histoire européenne.

ÉLÉMENTS : Qu’est-ce que la connaissance des Indo-Européens peut faire pour nous aider à traverser notre crise de civilisation ?

ALAIN DE BENOIST. Je ne suis pas sûr de pouvoir bien répondre à votre question, car ce n’est sans doute pas avec des connaissances, quelles qu’elles soient, que l’on parviendra à surmonter la crise généralisée à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés. Néanmoins, on peut rappeler que l’avenir se nourrit toujours du passé : ceux qui ne savent pas (ou ne veulent pas savoir) d’où ils viennent sont incapables de comprendre où ils vont. L’étude des Indo-Européens nous montre que notre civilisation existe depuis au moins 5 000 ans, dont 3 000 ans correspondent à la proto-histoire et à l’Antiquité. La prise en compte du fait indo-européen installe donc d’emblée notre civilisation dans la longue durée, une durée beaucoup plus longue que ne se l’imaginent ceux qui la font commencer avec le christianisme, l’apparition de l’État-nation ou la révolution des droits de l’homme ! Si nous devons rechercher les « racines » de la civilisation européenne, c’est vers les Indo-Européens – les Grecs et les Romains, les Celtes et les Germains, les Baltes et les Slaves, les Indo-Iraniens et les Indo-Aryens, pour ne citer qu’eux – que l’on doit se tourner.

ÉLÉMENTS : Vous retracez la quête du foyer indo-européen. Est-il désormais identifié ? Vous évoquez la question hyperboréenne : a-t-elle été totalement discréditée ?

Mon livre n’est pas un ouvrage de plus sur les Indo-Européens. C’est un ouvrage qui retrace, chronologiquement parlant, l’histoire des études indo-européennes qui, depuis au moins deux siècles, ont d’abord démontré la parenté et l’origine commune des langues indo-européennes, avant de s’interroger sur le foyer où se serait déroulée l’ethnogenèse des Indo-Européens à partir d’un substrat proto-indo-européen (PIE). Les hypothèses n’ont pas manqué, mais avec le temps les plus improbables (ou les plus extravagantes) ont été éliminées. À la fin du siècle dernier, le débat s’est circonscrit entre deux théories : d’une part, la théorie anatolienne, qui identifiait les premiers Indo-Européens avec les agriculteurs du néolithique, et celle qui plaçait leur dernier foyer commun dans les steppes pontiques proches de la mer Noire, au sud de l’Ukraine et de la Russie actuelles, plus précisément dans la culture des kourganes créée par des peuples que l’on appelle aujourd’hui Yamnaya ou Yamna, qui semble apparaître vers 3300 avant notre ère. La théorie anatolienne n’a pas résisté aux critiques de toutes sortes qui lui ont été opposées, ce dont leur principal exposant, Colin Renfrew, a fini lui-même par convenir. Reste donc, pour l’essentiel, la culture Yamna. Mais bien sûr, ce noyau de certitude n’a fait que renouveler les discussions portant, par exemple, sur la date à laquelle les différentes langues se sont différenciées de la langue commune, sur les relations entre leurs différents locuteurs, sur les différents « foyers communs » qui ont pu précéder la culture des kourganes, et bien d’autres choses encore qui restent à découvrir.

Il n’y a jamais eu à proprement parler d’hypothèse « hyperboréenne ». Les Hyperboréens sont un peuple mythique de l’Antiquité dont on trouve la première mention au VIIIe siècle avant notre ère, dans Les Épigones (une épopée perdue rattachée au Cycle thébain) et chez Hésiode. Il est plus que probable que ces Hyperboréens, dont le nom signifie qu’ils habitaient aux confins septentrionaux du monde habité (« par-delà Borée », le vent du nord), aient été des Indo-Européens, mais les éléments dont on dispose ne permettent guère de les localiser. On notera que, dans la religion grecque, le dieu Apollon fut transporté par des cygnes de l’île de Délos, son lieu de naissance, jusque « chez les Hyperboréens ».

On a en revanche quelques raisons de penser qu’une partie au moins des premiers Indo-Européens ont vécu quelque temps dans des régions circumpolaires, proches de la Baltique, qu’ils durent abandonner suite à une catastrophe « cosmique » de grande ampleur (dont le récit germanique du Ragnarök conserve peut-être le souvenir). En témoignent, dans les strates les plus archaïques de la mythologie indo-européenne, diverses considérations relatives au « symbolisme cosmique » que l’on retrouve dans le monde celtique, ainsi qu’en Inde et en Iran.

ÉLÉMENTS : Quels sont les fondamentaux anthropologiques des Indo-Européens qui semblent définitivement acceptés par la recherche ?

C’est un domaine sur lequel, jusqu’à ces dernières décennies, on ne disposait guère que des témoignages des auteurs anciens et des descriptions figurant dans des textes écrits eux-mêmes à des dates très anciennes, comme l’Iliade et l’Odyssée. Depuis dix ans, l’essor rapide de la paléogénétique a complètement modifié la situation. Il n’y a pas de « race indo-européenne », contrairement à ce que l’on a pu croire autrefois, mais les Indo-Européens avaient bien sûr des caractéristiques ethniques, comme en ont tous les peuples de la Terre. Ils étaient de race blanche, tout comme le sont aussi les rares peuples européens qui ne parlent pas une langue indo-européenne (Basques, Hongrois, Finlandais et certains habitants du Caucase). Mélangé à d’autres apports, le type nordique semble avoir été prédominant, au moins chez certains d’entre eux.

ÉLÉMENTS : Qu’est-ce que la mythologie comparée ou la linguistique peuvent nous dire sur la recherche du foyer commun ?

La linguistique a joué le rôle essentiel : il ne faut jamais oublier que le fait indo-européen est avant tout un fait linguistique, et que la majorité des indo-européanisants sont aujourd’hui des linguistes. C’est elle qui a permis d’établir que la plupart des langues aujourd’hui parlées en Europe et au-delà, de l’Islande au subcontinent indien, dérivent d’une proto-langue commune, dont la comparaison systématique a permis de restituer le vocabulaire, la phonologie, la morphologie, la syntaxe, ainsi que la phylogénie. Le principe de base en est que tout fait linguistique commun à plusieurs langues indo-européennes qui ne peut être identifié à un emprunt peut légitimement être tenu pour hérité de l’indo-européen commun.

La mythologie comparée, quant à elle, a permis d’établir la parenté fonctionnelle des principaux dieux des panthéons indo-européens, mais aussi l’origine commune de quantité de cultes et de rituels, d’éléments du formulaire poétique, de motifs essentiels des grandes épopées, etc. Tout cela représente une littérature considérable, dont rendent compte régulièrement les revues spécialisées et dont je présente les principaux acquis dans mon livre.

ÉLÉMENTS : Peut-on dire que la « Weltanschauung » de la Nouvelle Droite a été influencée par les études indo-européennes ?

Influencer serait beaucoup dire, mais dans la mesure où la Nouvelle Droite a toujours porté un vif intérêt à l’histoire des origines des différentes cultures européennes, les acquis des études indo-européennes y ont tout naturellement trouvé leur place. C’est ce qui explique que nous ayons aussi souvent attiré l’attention sur les travaux des grands indo-européanisants, à commencer par Émile Benveniste (sur le vocabulaire des Indo-Européens), Georges Dumézil (sur la tripartition fonctionnelle) ou Jean Haudry (sur la « religion cosmique » des Indo-Européens).

ÉLÉMENTS : Quelles pistes de recherche aimeriez-vous voir explorées dans l’avenir concernant les Indo-Européens ?

Parmi les innombrables questions qui se posent, celle des origines exactes de la culture de la céramique cordée (Schnurkeramik, Corded Ware), qui apparaît au IIIe millénaire avant notre ère, reste à éclaircir. Là encore, deux thèses sont en présence : l’une fait de cette culture une « descendante » de la culture steppique Yamna, qui serait remontée vers le nord après s’en être détachée, l’autre allègue plutôt un développement parallèle des deux cultures à partir d’un foyer commun antérieur à la culture des kourganes, foyer qui pourrait se situer lui aussi aux alentours de la Baltique. Le fait que l’haplotype R1a, caractéristique des Cordés, soit antérieur à l’haplotype R1b, dominant chez les Yamna, semble plaider en faveur de la seconde hypothèse, mais l’échantillonnage des sépultures, c’est-à-dire le nombre de restes humains provenant de la culture cordée dont on a pu déchiffrer l’ADN, est encore trop faible pour qu’on puisse conclure définitivement.

Propos recueillis par Gabriel Pinès

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