Le magazine des idées
Affaire Grasset/Bolloré : sale temps sur la république des lettres !

Affaire Grasset/Bolloré : sale temps sur la république des lettres !

Il y avait déjà la commission d’enquête du député UDR Charles Alloncle sur l’audiovisuel public. Et survient désormais une autre polémique : celle de l’éviction d’Olivier Nora à la tête de la maison Grasset. Décidément, le camp du bien, c’était mieux avant.

Avant l’arrivée en fanfare de Vincent Bolloré dans le microcosme médiatique, tout allait pour le mieux au royaume de l’entre-soi. Les gens de gauche parlaient aux gens de gauche. Quant à ceux de droite, ils vivaient dans la hantise de se voir exclus ou refuser l’entrée de ce cénacle, fut-ce celle des domestiques et des fournisseurs ; d’où des générations entières d’écrivains, de journalistes et de politiques s’étant en permanence fait dessus.

Pis, le camp du bien n’a jamais hésité à dévorer ses propres enfants, dès lors qu’ils commençaient à mal se tenir à la table des grands de ce demi-monde. Richard Millet, l’un des anciens pontes de la vénérable maison Gallimard et fin dénicheur de potentiels prix Goncourt, en sait quelque chose. Son crime ? Avoir signé une fantaisie littéraire, Éloge littéraire d’Anders Breivik, tueur de masse ayant abattu 77 personnes et blessé 320, le 22 juillet 2011, lors d’un camp d’été des jeunes travaillistes norvégiens, au motif que ces derniers ouvraient grandes les portes à l’immigration extra-européenne en son pays. Se mettre dans la tête du pire des assassins, voilà qui relève de l’exercice littéraire – pas forcément du meilleur goût, peut-être – mais, surtout, de la liberté de l’écrivain. Cette même liberté ne fut d’ailleurs pas refusée à Virginie Despentes qui, dans Les Inrockuptibles du 17 janvier 2015, quelques jours après la tuerie de Charlie Hebdo, clame « avoir plané dans l’amour de tous », les victimes comme leurs assassins. Pourquoi pas, après tout, même si on ne fait rarement de la bonne littérature avec de bons sentiments.

Une gauche à deux vitesses…

Si Richard Millet a été viré comme un malpropre de chez Gallimard, au terme d’une pétition diligentée par Annie Ernaux, papesse des bonnes élégances humanistes, Virginie Despentes pétitionne aujourd’hui contre le licenciement d’Olivier Nora, directeur d’un autre monument de l’édition française : les éditions Grasset. En ligne de mire ? Le milliardaire Vincent Bolloré, comme toujours. Il ne s’agit certes pas du premier mécène de la presse alternative. L’hebdomadaire Minute et quelques autres journaux ont certes eu les leurs ; mais là, c’est du lourd, le Breton en question ayant les moyens de racheter Canal Plus avant de faire son trou dans les médias et l’édition, façon XXL. Quand c’est Mathieu Pigasse, ça passe et tout le monde trouve normal qu’il puisse mettre son pognon au bout de ses idées. Quand c’est Vincent Bolloré, on se pince le nez. Pour arranger son cas, le même Bolloré, à peine arrivé à la tête de la chaîne cryptée, a le mauvais goût de dégager Les Guignols de l’Info, autre vache sacrée de l’époque. Décidément, cet homme ne respecte rien. Mais sait aussi se faire respecter.

La réplique de Bolloré…

La preuve en est cet article signé de sa main et publié dans Le Journal du dimanche de ce 19 avril et intitulé « Séisme ? » C’est la première fois qu’il intervient en nom propre dans les médias qu’il possède, fait qui mérite d’être relevé. C’est surtout l’occasion d’en apprendre plus sur les raisons du renvoi d’Oliver Nora.

Tout d’abord, une banale histoire de gros sous : « Ce différend a eu lieu sur fond de performances économiques de la maison Grasset très décevantes : le chiffre d’affaires, qui était de 16,5 millions d’euros en 2024, est descendu à 12 millions en 2025 et le résultat opérationnel, qui était de 1,2 million d’euros en 2024, a diminué de moitié pour ne représenter plus que 0,6 million en 2026. » Bref, les chiffres, avant d’être de gauche ou de droite, sont avant tout les chiffres. Le meilleur est à suivre, toujours à propos de chiffres : « Pendant ce temps, la rémunération annuelle d’Olivier Nora est passée de 830 000 euros à 1,017 million, et cette dernière, payée par Hachette [groupe dont Vincent Bolloré est le propriétaire, ndlr] n’a été facturée que pour moitié à Grasset, améliorant ainsi les charges apparentes de Grasset et donc son résultat ainsi présenté. »

Si l’on résume : un salaire de footballeur pour Olivier Nora et puis, surtout, la gaffe d’Olivier Nora consistant à indéfiniment repousser la sortie du prochain livre de Boualem Sansal, prévu pour le 6 juin prochain. Il en va ainsi de la République des lettres comme d’un sketch des Inconnus. Il y a les bons et les mauvais chasseurs. Il y a encore les bons et les mauvais Arabes. Et l’écrivain franco-algérien emprisonné un an durant dans les geôles de la très progressiste Algérie aurait plutôt tendance à faire partie des seconds. Pas assez musulman et trop français, tel est son péché originel. Un peu comme Bernard-Henri Lévy décrétait qu’Éric Zemmour n’était pas un « vrai Juif », comme s’il y en avait des authentiques et d’autres de pacotille. Quitte à rejouer l’éternelle ritournelle des « heures les plus sombres de notre histoire », voilà qui peut rappeler de mauvais souvenirs à nombre de nos compatriotes de confession israélite.

Cataclysme dans les beaux quartiers…

Derrière ce psychodrame, il y a surtout une farce ou, plutôt, une « manipulation » fort bien résumée par notre confrère Pascal Meynadier, dans la page du JDD suivant la mise au point de son patron. Ça commence fort : « Séisme de magnitude 9 à Saint-Germain-des-Prés, le plus haut jamais enregistré sur l’échelle de Richter de la gauche depuis le 21 avril 2002 ! » Le reste est à l’avenant. Les petites combines consistant à éditer des livres de journalistes afin qu’ils puissent dire du bien d’autres livres, ceux de leurs nouveaux confrères écrivains. Soit une sorte de microsystème. Seulement voilà, le groupe Bolloré fait aussi souvent de même… Voilà qui s’appelle une synergie, évidemment tolérable quand elle est de gauche, à l’évidence condamnable lorsqu’elle ne l’est pas. L’impardonnable consiste donc à clouer au pilori le Breton pugnace lorsqu’il retourne les armes de la gauche contre la gauche, empiétant ainsi sur leurs chasses gardées, celles de la morale, du vrai, du beau et du bien.

La suite de cette enquête explosive est à l’avenant. La forteresse commençant à se trouver ébranlée, les langues se délient. Tant et si bien que Meynadier reconnaît avoir été obligé de jouer aux modérateurs.

Malgré tout, il ne peut pas non plus museler ceux qui l’ont informé, sources bien placées, dont ce « vieux routier de la presse culturelle qui, en ces termes, se félicite : « C’est une guerre de territoire. La gauche libérale vient de perdre un bastion qu’elle pensait inexpugnable en plein cœur de son quartier général rue des Saints-Pères, dans le sixième arrondissement. Le mur de Berlin de l’édition française qui tenait depuis 1981 vient de tomber. Il clôt un cycle ouvert par BHL avec la sortie de L’Idéologie française, chez Grasset. Tout ce petit monde est effrayé mais c’est ça, la liberté retrouvée, c’est effrayant mais c’est exaltant ! »

On ne saurait mieux dire. Résultat ? Une campagne de presse du camp du bien contre l’infortuné Pascal Meynadier, accusé de tous les maux, dont celui d’avoir un temps dirigé la revue Éléments… Comme toujours, faute de contredire le raisonnement, on tape sur le raisonneur. Autrefois, ça marchait. Mais aujourd’hui ? De moins en moins, manifestement. De là à évoquer une victoire culturelle de la droite, il y a un pas qu’il serait bien imprudent de franchir. Mais les assiégeurs d’autrefois jouent maintenant aux assiégés. Les temps changent, comme le chantait naguère un certain Bob Dylan.

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

Actuellement en kiosque – N°219 – avril – mai 2026

Revue Éléments

Découvrez nos formules d’abonnement

• 2 ans • 12 N° • 89€
• 1 an • 6 N° • 48€
• Durée libre • 7,90€ /2 mois
• Soutien • 12 N° •150€

Prochains événements

Pas de nouveaux événements

Newsletter Éléments

Recevez chaque semaine, l’agenda des événements, nos dernières parutions, nos actualités.