Un exemple très clair de ce dilemme est la manière diamétralement opposée dont Marine Le Pen et Éric Zemmour ont réagi à la capture de Nicolás Maduro.
La présidente du RN a commencé par reconnaître toutes les vilenies qui accablent un tyran de l’envergure de Maduro. Certes, sa reconnaissance n’était que rhétorique (deux lignes plus loin, elle s’en débarrassait), mais il convient de la remercier car toutes les voix qui, attaquant Trump et son agression, se sont élevées dans nos rangs n’ont pas reconnu le caractère tyrannique du régime vénézuélien. Ce n’est pas non plus qu’elles aient défendu ou loué un tel régime; elles se sont bornées à garder là-dessus un silence aussi pudique et je suppose qu’inconfortable.
Après avoir reconnu les ignominies de Maduro, Marine Le Pen s’est mise à déplorer, cependant, la chute du despote. Elle a déclaré : «Il existait mille raisons de condamner le régime de Nicolas Maduro : communiste, oligarchique, autoritaire […]. Mais il existe une raison fondamentale pour s’opposer au changement de régime que les États-Unis viennent de provoquer au Venezuela. La souveraineté des États n’est jamais négociable, quelle que soit leur taille, quelle que soit leur puissance, quel que soit leur continent. Elle est inviolable et sacrée.»
Tout le contraire affirmait Éric Zemmour, qui le 3 janvier déclarait : «La capture de Maduro rappelle trois vérités. La force n’a jamais quitté la géopolitique. Les bisounours peuvent ranger leurs peluches. Il ne sert à rien de sauter sur sa chaise comme un cabri en criant « souveraineté ». Le devoir d’un homme d’État est de faire de son pays le pays fort pour ne pas être l’attaqué. Immigration et drogue sont des guerres qui nous sont menées sans déclaration. Ce n’est pas parce que nous refusons la guerre que les autres ne nous la font pas».
Ah, la souveraineté! Elle a été bafouée, la pauvre. C’est vrai, même si, en réalité, ce qui a été bafoué par l’attaque américaine, ce n’est pas la souveraineté nationale du Venezuela (aucune nation n’incarnait ou ne représentait le despote qui s’est cramponné au pouvoir malgré sa défaite, plus qu’écrasante, aux élections). Ce que les Américains ont violé, c’est autre chose : la souveraineté de l’État. Le droit international, cela ne fait aucun doute, a été également piétiné. Or, il faut bien se demander: qu’est-ce que cet esprit légaliste, procédurier, qui frappe certains d’entre nous ? Qu’est-ce ce formalisme juridique consistant à placer la loi et sa littéralité au-dessus de la réalité, au-dessus de la faim, de la prison et de la mort ? Et quelle loi, bon sang ! La loi d’un droit international figé, pompeux et inopérant (une affaire de l’ONU et autres bureaucraties) ; un droit qui défend la souveraineté de tout État (« L’État, le plus froid des monstres froids », disait Nietzsche) sans se soucier le moins du monde si l’État ainsi défendu écrase le bien commun et la liberté de la nation qu’il assujettit.
Les deux príncipes fondamentaux
La liberté et le bien commun : ce n’est que cela qui est « sacré », et non l’État en tant que tel, non cet État auquel Marine Le Pen, le confondant avec la nation, attribue un caractère sacré, inviolable. Il n’y a que deux principes majeurs, intangibles, non négociables : la liberté et le bien commun. Mais il faut ajouter à ceux-ci un troisième principe, dira-t-on : celui de la force. C’est bien de la force que se targue un Trump qui «admire les forts et méprise les faibles», comme Alain de Benoist le soulignait ici même, mais c’était pour le lui reprocher. Comment ne pas admirer la force qui, aujourd’hui comme hier, est la seule chose qui, dans la confrontation avec ses ennemis, soutient les États les plus proches – mais aucun ne s’y inscrira jamais tout à fait — de la vérité, du bien et du beau, comme le disaient les Grecs. Que l’anti-américanisme qui nous est coutumier ne nous empêche pas de le reconnaître : le gouvernement qui, aujourd’hui, s’approche le plus de ces trois principes – pour la première fois et à une distance sidérale des satrapes et des ploucs des Caraïbes ; pour la première fois et s’opposant à presque l’ensemble des gouvernements européens –, ce gouvernement n’est autre, en Occident, que celui de Donald Trump, quelles que soient, bien entendu, ses éventuelles failles et erreurs.
Qu’est-ce, somme toute, l’inviolabilité tant invoquée de la souveraineté de tout État par rapport aux autres ? Qu’est-ce là, sinon le principe le plus bafoué de tous, le principe autour de la transgression duquel – invasions, attaques, conquêtes… – s’est organisée, depuis que le monde est monde, l’histoire ? La volonté de puissance, l’appelait Nietzsche : le moteur de la vie, la force motrice de l’histoire. La volonté de puissance, le désir de force, la soif de grandeur avec laquelle vaincre l’iniquité et la faiblesse.
Vaincre l’iniquité, dites-vous ? se demandera le lecteur étonné. Il est évident qu’une force plus grande est de nature à vaincre la faiblesse ; mais… l’iniquité ? Ne connaissez-vous pas les innombrables cas d’États iniques, voire totalitaires, dont la force supérieure leur a permis de vaincre d’autres États plus faibles mais non entachés d’iniquité ? N’est-ce pas, par exemple, la force des armées soviétiques ce qui est venu à bout de la Hongrie résistante de 1956, de la Tchécoslovaquie de 1968 et de l’ensemble des «pays satellites» ?
Bien sûr que c’est la force qui les a vaincus ; bien sûr que dans de tels cas – dans tous les cas, en réalité – la force, cette simple affaire de fait, ne doit pas constituer le critère premier d’évaluation des adversaires. Or, ce critère premier d’évaluation ne peut pas non plus être celui du respect ou de la violation de la souveraineté de l’État. Le seul critère doit consister à aller au fond des choses afin de déterminer, en oubliant les formalismes juridiques, lequel des adversaires est le plus proche ou le plus éloigné du vrai, du juste et du beau.
Ah ! s’exclamera à nouveau le même lecteur. Mais cela implique alors qu’il existe quelque chose comme une Vérité en soi qu’il faut respecter et à laquelle il faut se tenir. Certainement ! Bien sûr que la Vérité existe, tout comme existe l’erreur (une autre chose est que l’on reconnaisse le droit à défendre l’erreur à ceux qui y sont tombés).
Qu’est-ce donc, demandera encore le lecteur, que le vrai et le juste, aujourd’hui et ici parmi nous ? Pas la peine de le répéter ici encore une fois. Ils sont parfaitement connus par quiconque est coutumier de ces pages, qui ne font que les défendre sans arrêt. Nier l’existence du vrai et du juste, les diluer dans un océan d’opinions et de vérités aussi diverses que contradictoires ; prétendre que seul est juste et vrai ce qui, au milieu d’un tel océan, est décidé par la majorité (en supposant que ce soit elle qui, dans la démocratie libérale, décide réellement) ; prétendre que tout vaut, pourvu que la loi formelle soit respectée, telle est la grande dissolution que développe le démocratisme avec l’angélisme et l’esprit procédurier qui lui sont associés.
Fuyons cela. Engageons-nous, luttons pour le vrai, le juste et le beau (oui, pour le beau aussi, afin que la beauté extirpe la laideur qui assombrit aujourd’hui le monde). Et si l’effronterie et l’incurie des oligarchies, et si l’impuissance des peuples hispano-américains qui y va de pair rendent difficile, voire impossible que ceux-ci se libèrent par eux-mêmes (mais il y des exceptions, la plus notable étant celle de Bukele au Salvador) ; s’il en est ainsi, il ne reste alors qu’une seule possibilité : se réjouir – comme se réjouissent les millions d’exilés, les milliers de prisonniers politiques et les populations affamées du Venezuela – du fait qu’une intervention étrangère leur ait permis de se libérer du tyran qui les asservissait.
Le prix à payer
L’intervention américaine ne sera pas gratuite, cela va sans dire. La bienveillance et la philanthropie ne caractérisent pas et n’ont pas à caractériser l’action politique. Les grandes entreprises du pétrole feront une succulente affaire grâce aux centaines de milliards de dollars qu’elles devront investir pour remettre à flot une industrie pétrolière aujourd’hui dévastée. Le régime qui dans les mois ou les années à venir se consolidera au Venezuela ne sera pas non plus celui que l’on souhaiterait. Or, il n’y a pas de comparaison possible : la distance est infinie entre tout ce qu’on pourra et devra reprocher au régime qui est en train de s’instaurer et la tyrannie qui contraignait à l’exil, emprisonnait les opposants et plongeait dans la misère le pays dont le sous-sol recèle les plus grandes richesses de toute l’Amérique.
C’est toujours la même chose lorsque le « socialisme réel » est instauré quelque part. Non content de plonger les pays dans une noire oppression, il les plonge dans la misère, les laisse dévastés, aussi prospères et florissants qu’ils aient pu être. Tel est le cas de Cuba, le pays le plus avancé, l’économie la plus riche de toute l’Amérique hispanique[1] avant que la révolution n’arrive et réussisse ce coup de force extraordinaire : en faire le pays le plus misérable du continent. Seul Haïti le dépasse aujourd’hui dans ce classement malheureux.
Les différentes tentatives entreprises par le peuple cubain pour se libérer ont été héroïques. Mais ces tentatives ayant, hélas, toujours échoué, il ne reste alors qu’une seule chance : espérer que le puissant voisin du nord daigne violer, à l’instar du Venezuela , la souveraineté de l’État cubain. Plût aux dieux ! Car, sans leurs faveurs, il y a quand même fort à parier que les ardeurs anti-castristes d’un Marco Rubio (le secrétaire d’État fils d’exilés cubains) ne suffiront pas, le pétrole n’y étant plus de mise, pour qu’une intervention comme celle du Venezuela y ait lieu.
[1] Un seul exemple : la télévision et la climatisation sont arrivées à Cuba avant même les États-Unis.



