Le conflit au Yémen entre l’Arabie saoudite et les Houthis, qui entre dans sa douzième année, montre que, pour savoir mener à bien des opérations militaires, il ne suffit pas de s’acheter des armes, même en grande quantité ou à s’entraîner en permanence. Mais les limites de la puissance militaire ne sont pas le seul enseignement de cette guerre. Celle-ci révèle également que le soutien des pays vendeurs d’armes n’est pas aussi automatique, même lorsque les achats se comptent par dizaines de milliards de dollars.
Depuis la signature du « pacte de Quincy » en 1945 entre le royaume saoudien et les États-Unis, il a été convenu que les Américains seraient les fidèles alliés de la monarchie saoudienne, en contrepartie de la possibilité d’acheter du pétrole à bas coût. Le pacte n’engageait pas alors à grand-chose, l’Arabie saoudite étant entourée de pays alliés.
Vente de pétrole contre vente d’armes, tout semblait à peu près calé dans cette partie du Moyen-Orient. Il y avait bien une tension pour le moins palpable au Yémen, pays réunifié depuis 1990, où s’agitaient des groupes aux ambitions et aux desseins parfois difficiles à démêler. Au milieu de tout cela, l’Arabie saoudite trônait du haut de ses millions de barils de pétrole vendus chaque jour, de ses montagnes de dollars et de la certitude qu’en toutes circonstances, les Américains assureraient sa défense en cas de besoin.
Le réveil brutal du royaume saoudien
Mais l’équilibre régional a bien changé depuis et l’Arabie saoudite est désormais au milieu d’une poudrière dont elle ne sait comment sortir. Coincée entre sa volonté de s’affranchir de sa dépendance au pétrole, à coups d’investissements tous azimuts, et la présence d’adversaires à ses frontières – l’Iran à l’est, l’Irak au nord et les Houthis au sud –, elle peine à trouver une issue. Ces adversaires se tiennent parfois tranquilles, mais lorsqu’ils frappent le royaume, celui-ci n’a d’autre choix que de tenter de se défendre.
C’est déjà le cas depuis la prise en 2014 de Sanaa, capitale du Yémen, par des opposants au régime alors en place, plutôt proche de l’Arabie saoudite. Ce groupe, qui se revendiquait de Hussein Badreddine al-Houthi, proche des Iraniens, tué en 2004, dont le cadavre fut dissimulé par le pouvoir jusqu’en 2013, a d’ailleurs donné son nom aux rebelles. En 2015, un contingent saoudien et émirati a été mis en place pour mettre un peu d’ordre, mais assez rapidement les soldats émiratis ont quitté cette zone, où il n’y avait que des coups à prendre et peu de perspectives de sortie de crise. Depuis lors, la guerre se poursuit, sans grande publicité, quasiment dans l’indifférence générale, au rythme des avancées et des revers des différentes factions sur place, faisant déjà plus de 400 000 morts.
Là-dessus, la guerre ouverte entre Israël, les États-Unis et l’Iran, début 2026, a embrasé un peu plus le feu à une région qui n’en demandait pas tant.
Depuis la mi-octobre, les forces houthistes ont changé de méthode, ou plutôt perfectionné leurs modes opératoires, en tirant notamment parti de l’expérience rapidement acquise par les Iraniens dans leur confrontation avec les Américains. Elles ont ainsi décidé de frapper durement les infrastructures économiques de l’Arabie saoudite. On constate également qu’elles suivent avec attention, sur les réseaux sociaux, les développements de la guerre en Ukraine, dont elles semblent tirer certains enseignements tactiques.
Quand la guerre fait école
Les frappes de plus en plus nombreuses des Ukrainiens sur les raffineries, les entrepôts géants, les aéroports, bref l’économie au sens large, sont une source évidente d’inspiration. Après avoir emprunté aux Azerbaïdjanais leur utilisation des drones, les Ukrainiens voient désormais leurs propres modes opératoires repris à leur compte par les rebelles houthis. Avec un certain succès, notamment lors des frappes sur les raffineries et les oléoducs, ainsi que l’attaque récente de l’aéroport international de Ryad, qui a fait, selon les autorités, treize morts et plusieurs centaines de blessés.
Par ailleurs, pour renforcer leur influence dans la région, les houthistes ont récemment pris le contrôle du détroit de Bab-el-Mandeb, de la mer Rouge, zone qui permet de filtrer les navires qui utilisent le canal de Suez, soit vers l’Europe, soit vers l’Asie. Une situation aux effets directs sur l’économie mondiale, avec notamment l’interdiction du passage des pétroliers saoudiens.
Pour y faire face, les Saoudiens espéraient sans aucun doute, comme souvent, un soutien américain. Mais celui-ci n’est pas venu. Puissance militaire de premier plan, les États-Unis disposent pourtant de moyens importants au Moyen-Orient. Ils ont des bases dans plusieurs pays du Golfe, des navires au large, dans l’océan Indien, et la capacité de mobiliser des moyens aériens qui peuvent directement venir d’Europe ou du sol américain pour frapper toutes les cibles de leur choix. Ils disposent surtout de capacités anti-aériennes qui seraient très utiles aux Saoudiens pour détruire dans les airs tous les vecteurs envoyés par les Houthis pour perturber l’économie.
Des milliards d’armes, et après ?
D’où la question qui fâche : l’utilité des achats massifs d’armements, notamment auprès des Américains (et des Européens) ces dernières années ? À quoi tout cela a-t-il servi tant l’incapacité des Saoudiens à faire face aux menaces et attaques iraniennes et houthistes est criante ? À acheter un parapluie militaire ? Ou à constituer une réponse militaire ? La réponse paraît évidente, à rien de tout cela au final. Apprendre à faire la guerre, lever des troupes susceptibles d’être engagées sur le terrain, comme savent le faire actuellement de manière particulièrement violente Ukrainiens et Russes, n’est pas donné à tous les pays.
Par ailleurs, la situation démontre une fois de plus, s’il en était encore besoin, que les États-Unis n’ont que des intérêts ; et qu’un allié ne le reste que tant les relations commerciales restent profitables. Donald Trump a poussé cette logique au-delà de toute limite. Elle démontre aussi pour les Européens qu’il n’y a rien à attendre de ce côté de l’Atlantique et qu’il faudra bien un jour faire un véritable aggiornamento et s’organiser pour répondre à toutes les menaces. Quand on en sera là, un grand pas aura été réalisé.
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