ÉLÉMENTS : Peut-on ranger René Guénon parmi les penseurs antimodernes, une famille à laquelle Antoine Compagnon, qui a préfacé un essai consacré à Guénon, a donné une définition élargie ? Il se situe pourtant sur un tout autre plan. En quoi sa critique de la modernité est-elle différente de la leur, sinon plus radicale ?
RÉMI SOULIÉ. Il est toujours délicat de cerner, voire d’enfermer Guénon dans une catégorie, d’autant plus qu’il s’est consacré, au fond, à une « défense de l’infini », pour reprendre le titre d’un beau livre d’Aragon. Guénon peut bien sûr être qualifié d’« antimoderne », quoique cela soit réducteur, mais pas au sens qu’Antoine Compagnon a donné à ce terme, qui suppose une forme de réaction à l’endroit de la modernité et donc, d’une certaine façon, une contamination – un peu comme Nietzsche, selon Heidegger, reste prisonnier de la métaphysique occidentale qu’il renverse.
Guénon décrit la maladie moderne à partir de la grande santé traditionnelle, pourrait-on dire, en partant de principes qu’il considère comme immuables, mais que nous avons oubliés – processus inéluctable et lui-même récurrent, donc principiel. En termes hégéliens, on pourrait dire que le « négatif » n’est toujours qu’un moment en vue d’une plus haute positivité affirmative.
Sur les plans cosmologique et métaphysique, sur lesquels Guénon se situe, le déploiement de la manifestation implique une entropie, une usure, un éloignement, voire une singerie parodique des principes sous la forme particulièrement pernicieuse de leur inversion. En termes bibliques cette fois, on pourrait dire que la sortie de l’Éden était nécessaire, jusqu’à l’éloignement maximal qu’est notre Âge de fer, que les adeptes de l’inversion principielle considèrent comme un paradis technologique et transhumaniste, où l’immortalité finira par singer l’éternité. Simone Weil ne disait-elle pas que l’enfer, c’est de se croire au paradis par erreur ? Les antimodernes, dont un grand nombre est marqué par le christianisme, raisonnent ou « ressentent » à partir des théories et pratiques révolutionnaires, donc, du calendrier historique français. Or, pour Guénon l’Histoire n’a guère d’intérêt ou de valeur, sinon négative. On pourrait aller jusqu’à dire qu’elle est la « chute » même, ou son accélération. Sa radicalité excède le champ politique, qui relève de ce qu’il appelle la « contingence », au sens philosophique, sans mépris aucun.
ÉLÉMENTS : Vous présentez Le Règne de la quantité et les Signes des temps (1945) comme le prolongement de La Crise du monde moderne (1927). Une guerre mondiale sépare néanmoins les deux ouvrages. Qu’apporte le second au premier ?
RÉMI SOULIÉ. Guénon est si peu préoccupé par l’Histoire que l’on ne trouvera dans cette œuvre publiée en 1945 aucune référence à la Deuxième Guerre mondiale, ce qui est là encore très significatif : ce n’est pas là que se joue l’essentiel, ni même le substantiel. La Crise du monde moderne pourrait être presque lue comme un manuel, exposant avec une remarquable clarté les principales déviations principielles (rationalisme, individualisme, humanisme…). Le Règne de la quantité, plus nourri, en est l’approfondissement métaphysique, à certains égards bouleversant puisque la pure et « simple » intellection permet à Guénon de décrire par anticipation ce qui arrivera des décennies plus tard, notamment la disparition de la monnaie physique, le spectacle (la « suggestion »), la société liquide. Guénon n’est en rien un prophète, mais un métaphysicien qui décline avec la plus grande rigueur les conséquences inéluctables, presque mécaniques, de cet éloignement, de ce retournement, voire d’un abandon eux-mêmes nécessaires, donc. En termes platoniciens, on pourrait dire que vient un moment où le dieu lâche le gouvernail, avant de le reprendre pour inaugurer un autre cycle. À ma connaissance, aucune analyse, aucune description n’égalent ces diagnostics et pronostics.
ÉLÉMENTS : Pour Guénon, la modernité n’est pas une marche en avant irrésistible, mais un éloignement progressif des principes spirituels. Comment expliquer ce renversement complet de perspective ?
RÉMI SOULIÉ. Aux yeux de Guénon, le progressisme – y compris dans sa variante « scientifique » qu’est l’évolutionnisme – est une erreur logique et ontologique : le plus ne peut pas sortir du moins ; le « moins » peut éventuellement posséder le « plus » en puissance, mais encore faut-il que celle-ci soit actualisée, ce qui au bout du compte ne change rien à la question. Plus précisément, à l’inverse de la démarche moderne, Guénon ne part pas du bas mais du haut, non du sensible mais de l’intelligible, non du contingent mais du nécessaire, non du relatif mais de l’absolu, non du fini mais de l’infini, non des étants mais de l’Être. On pourrait dire avec Abellio, Polytechnicien et ingénieur des Ponts et Chaussées – qui s’y connaissait donc en termes architecturaux de construction – que la maison se construit à partir du toit, non des fondations, si « pataphysique » que semble être la métaphysique (elle l’est, d’ailleurs, d’une certaine façon, comme je le montre dans L’Âme état physique). On retrouve le même thème sous la forme de la « fleur inversée », dont les racines sont au ciel et le feuillage sur la terre, chez Platon, les Troubadours, Joë Bousquet, Simone Weil, etc. On le trouve également chez Chesterton, poète de génie, à travers le thème du « dos » : on ne voit jamais un arbre ou un nuage, mais le dos d’un arbre ou d’un nuage. Saint Paul l’évoque à sa façon lorsqu’il dit qu’en l’état humain, « nous voyons comme dans un miroir ». Pour voir le monde à l’endroit, il faut en quelque sorte marcher sur la tête, ce qui suppose une certaine folie et, chez les meilleurs, une folie certaine (on comprend pourquoi un tel (dé)raisonnement ne peut qu’exaspérer, entre de nombreux autres, les tenants du « cercle de la raison », celle-ci inévitablement réduite, depuis longtemps, à sa modalité calculatrice, qui est de toutes la plus basse ; ne parlons pas de l’intellect, qui la dépasse par le haut : il a sombré dans l’oubli). Dès lors, ce que nous prenons pour une avancée est un recul, un progrès une régression, une ascension une descente.
ÉLÉMENTS : Pourquoi et comment le règne de la quantité a-t-il vaincu celui de la qualité ?
RÉMI SOULIÉ. Guénon entend ces catégories, qui sont autant de déterminations de l’étant, au sens aristotélicien. Filons la métaphore de la chute ou de l’éloignement : plus une pierre chute longuement, plus elle acquiert de la vitesse, en tout cas jusqu’à un certain point compte tenu de la résistance de l’air. C’est pourquoi « les temps s’accélèrent » et que nous avons connu en quelques décennies plus de changements qu’en plusieurs siècles. Ces changements, d’après Guénon, connaissent trois phases : solidification-massification (matérialisme, bétonnage, foules…), liquéfaction (liquidité des flux et de l’argent, thalassocratie, réseaux…), gazéification-pulvérisation (abstractions, numérisations…) dont la phase finale pourrait être qualifiée d’apocalyptique (« Solvet saeclum in favilla/Teste David cum Sibylla », la liturgie catholique en appelant très justement, sur un plan métaphysique, à la Sibylle, ni Rome ni Athènes n’ayant ignoré quoi que ce soit). La quantité l’emporte donc sur la qualité comme la pesanteur l’emporte sur la grâce, pour parler comme Simone Weil. Elle se manifeste notamment par la production en série et à la chaîne (sic), la standardisation et l’uniformisation. Chesterton disait que si les anges volent, c’est parce qu’ils se prennent à la légère, et Céline, que nous sommes devenus lourds.
Sur un terrain plus métapolitique, que Guénon examine scrupuleusement, tout cela n’a été rendu possible que par la subversion des hiérarchies trifonctionnelles traditionnelles : relégation puis exclusion de l’autorité spirituelle par le pouvoir temporel, prise du pouvoir temporel par les marchands, règne final de la plèbe, dorée en haut, plombée en bas. Nous y sommes.
ÉLÉMENTS : Vous rappelez les liens de Guénon avec les milieux d’Action française, avant leur rupture. Où se situe le désaccord entre Maurras et Guénon ? Le politique et le spirituel ?
RÉMI SOULIÉ. En effet. Le « Politique d’abord » maurrassien n’est pas admissible pour Guénon, car cela revient à faire fi de l’autorité spirituelle légitime qui, dans l’Europe latine, est catholique. Il voit d’ailleurs dans le règne de Philippe Le Bel une étape essentielle dans l’autonomisation absolue du pouvoir temporel – associée de surcroît à la falsification de la monnaie… – qui ne pouvait qu’accélérer le processus de sécularisation, précisément jusqu’à l’établissement du règne de la quantité et à l’éviction de tout principe supérieur. Maurras, ô combien, soutient et défend l’Église de Rome et la catholicité française, mais il n’est pas Joseph de Maistre, si j’ose dire, il n’est pas ultramontain, ce qui change tout – même si Maurras reconnaît par ailleurs que le fait national est une chute (on n’en sort guère !) par rapport à ce que Novalis appelait « Europe ou la chrétienté » (la comparaison est de mon cru, Maurras ne prisant ni le romantisme, ni l’Allemagne, ni a fortiori le romantisme allemand !). Pour risquer une comparaison qui atteint très vite ses limites, on pourrait dire que Guénon admettrait le providentialisme maistrien, mais que le positivisme maurrassien, moderne, lui est étranger. Là encore, c’est une question de reconnaissance des principes premiers.
ÉLÉMENTS : Vous reprochez à Jacques Maritain d’avoir contribué à fermer les portes du catholicisme à Guénon. Que lui reprochez-vous exactement ? Pourquoi le monde catholique, qui aurait pu trouver en Guénon un allié, l’a-t-il regardé comme un adversaire ? Pourquoi chez lui ce choix de l’islam, qui apparaît aujourd’hui comme l’antithèse de la civilisation européenne ?
RÉMI SOULIÉ. Maritain est à la fois un grand et un petit esprit. Il est grand, comme en atteste son œuvre, en particulier à mes yeux par sa réflexion sur la beauté, l’art et la poésie, qui est admirable. Il est petit par certain néo-thomisme, qui relève parfois d’un catéchisme très élémentaire et, surtout, par son sectarisme et son étroitesse d’esprit, assez typiques du « converti » (ce que ne fut jamais Guénon, j’y reviendrai). En bref, malgré les efforts de son disciple Olivier Lacombe, Maritain n’a pas compris grand-chose à l’Inde, non plus qu’à la gnose, ce qui obère toute compréhension de l’œuvre de René Guénon. Ses errances politiques, pour dire le moins, prouvent qu’il était plus adepte de la mobilité que de l’immobilité du sage.
Guénon, je l’ai dit, considère que l’autorité spirituelle légitime dans l’Europe latine est l’Église romaine. Dans un premier temps, il est proche des milieux néo-thomistes, espérant pouvoir contribuer au relèvement de l’intellectualité sacrée. Il s’aperçoit assez vite de la vanité de ses efforts tant on lui met des bâtons dans les roues, si j’ose dire, en particulier Maritain, lequel soutient Guénon dans la seule lutte contre le « théosophisme » et le « spiritisme » plus ou moins occultiste. L’affirmation guénonienne, qui est métaphysiquement non duelle, gnostique et symbolique, lui est étrangère (il confond très classiquement gnose et gnosticisme, etc.). De mon point de vue, on ne peut que donner raison à Guénon tant il a, là encore très tôt, subodoré les allégeances répétées du Vatican au « siècle » (réformes liturgiques, marxisme, libéralisme, etc.). Le durcissement intégriste, en tant qu’il en est le revers, relève de la même pièce « historiciste », sauf qu’il se fige sur une période antérieure, comme si l’Histoire importait en quelque façon d’un point de vue authentiquement métaphysique (la théologie, dans le meilleur des cas, fait ce qu’elle peut). Si nous avions le temps et l’espace, je dirais qu’une autre interprétation du « Sous Ponce Pilate » du Credo, censée valider la réalité et l’unicité historiques de l’Incarnation, aurait sans doute permis d’éviter, entre autres choses, le renversement marxiste de Hegel, qui a tant exalté les clercs, même s’ils ont depuis changé de lubies.
Guénon s’est « installé » en islam sans s’y convertir, au sens commun de ce terme, comme il aurait pu s’installer dans une autre tradition religieuse vivante, en raison du seuil spirituel et intellectif qu’il avait atteint. Outre la dégénérescence du catholicisme1, ce choix s’explique plus précisément parce que l’islam comporte une dimension exotérique et ésotérique, comme le judaïsme ou l’« hindouisme », et qu’à la différence de ces deux traditions, il n’est pas nativement « fermé ». Selon Guénon, dont le point de vue sera contesté par Schuon (lui-même entré en islam) et par Jean Borella d’un point de vue catholique, le christianisme a perdu sa dimension ésotérique et initiatique et il est ainsi devenu un pur exotérisme. Or, la métaphysique telle que l’entend Guénon suppose un rattachement régulier à une tradition initiatique.
Par ailleurs, Guénon raisonnant en termes de cycles, l’« hindouisme » a ouvert le nôtre, l’islam l’a clôturé. En s’y « installant », Guénon, d’une certaine façon, en prend acte (l’apparition de l’islam, d’un point de vue chrétien, demeure une énigme plus ou moins redoutable, si toutefois l’on accorde une importance démesurée à la chronologie et à l’histoire, ce qui est hélas le cas de certain christianisme).
Il est vrai que Guénon a fui « l’Europe aux anciens parapets » et qu’à la différence de Rimbaud, il n’y est pas revenu, fût-ce pour y mourir et y reposer. Cet homme de la douce France tourangelle et angevine n’a pas cessé, néanmoins, de se tenir quotidiennement informé de la situation en Europe et en France, grâce à ses nombreux correspondants. Son style, sur lequel j’insiste dans la préface, demeure presque caricaturalement français tant il est classique, cartésien et ligérien.
ÉLÉMENTS : Guénon décrit une décadence inexorable, inscrite dans l’ordre même du cosmos. N’est-il pas finalement le penseur ultime de l’impuissance politique ?
RÉMI SOULIÉ. Gardons-nous d’associer Guénon au politique, fût-ce négativement. Les civilisations sont mortelles, voilà tout, et il serait naïf de s’en émouvoir. Guénon ne s’en émeut pas, à l’instar de Spengler ou de Toynbee. Le guerrier Evola, malgré son « guénonisme », s’en est lui ému dans les soubresauts de l’histoire, avant de cesser de s’en émouvoir et de s’exercer à chevaucher le tigre dans l’apoliteia. Existe-t-il encore un « Retardateur », un « Katechon » ? Que peuvent les guerriers, les gardiens de la cité, lorsque l’autorité spirituelle est morte, mise à mort que leur révolte contre elle a d’ailleurs préparée ?
Il n’en reste pas moins que, si la décadence est en effet inexorable, la renaissance l’est tout autant. C’est à elle que nous devons travailler, chacun selon sa vocation propre, sans illusion mais d’un cœur hardi puisque, de toutes les façons, le soleil reviendra (à dire vrai, répondra le métaphysicien, il n’est jamais parti !).
Pour acheter :
René Guénon, La Crise du monde moderne et Le Règne de la quantité et les Signes des temps, préf. Rémi Soulié, Éditions Lif, 484 p., 24 €.
Contact : distributionlif@gmail.com
Note
1. Guénon n’est évidemment pas dupe de la dégénérescence de l’islam, qu’il souligne dès les années 1920, en pointant sa modernisation-protestantisation wahhabite et salafiste ; à tort ou à raison, il juge qu’il est plus facile de préserver des éléments doctrinaux dans une religion qui se pétrifie (l’islam) plutôt que dans une religion qui se liquéfie (le catholicisme).
Propos recueillis par François Bousquet




