On ne sait plus penser le mal en dehors du croquemitaine fasciste et de l’épouvantail de l’extrême droite. On l’a schtroumpfisé, aplati, colorié, rendu monodimensionnel et monochrome : au lieu du bleu Schtroumpf, le brun Schtroumpf. C’est lui qui a absorbé toute la négativité du monde, Satan, le péché, la faute, la cruauté, le sadisme, la perversité. Ne subsiste qu’un Mal majuscule et schtroumpfesque : le fascisme, avec tous ses sous-produits, le racisme, l’extrême droite, la xénophobie, etc. Tout le reste est un malentendu culturel que la niaiserie schtroumpfesque gauchiste corrigera.
Bertrand Duccini fait le pari inverse dans un livre passionnant paru en début d’année : Les émeutes de l’envie. Aux sources du racisme antiblanc. Son sujet, c’est l’envie, un des sept péchés capitaux de l’ancien temps. L’auteur n’est pourtant pas théologien, mais psychanalyste. S’il y a cependant un point commun entre la théologie chrétienne et la psychanalyse, c’est que le mal est logé au plus profond de nous, même s’il ne se nourrit pas à la même source et ne parle pas la même langue, ici le péché, là la pulsion.
Celui auquel s’intéresse Bertrand Duccini est des plus ordinaires : l’envie, conçue comme un trait inexpugnable de l’âme humaine. Autrement dit, cette disposition qui nous fait souffrir du bien d’autrui alors même que ce bien ne nous enlève rien.
C’est pour lutter contre ce mal que les sociétés européennes ont élaboré des concepts comme la chance, le hasard, la providence, qui permettent de soustraire le bonheur d’autrui au mauvais procès que lui fait l’envieux (il est né riche ? C’est la bonne fortune. Il a réussi ? C’est la chance, etc.) Pourquoi européennes ? Parce que les sociétés animistes n’ont généralement pas d’antidote à l’envie puisqu’elles font intervenir le mauvais sort, c’est-à-dire une puissance malveillante : le mauvais œil. À noter qu’il existe un autre expédient contre l’envie : la pitié, comme l’avait remarqué Francis Bacon (oui, cet homme est riche, glamour et célèbre, mais sa femme le trompe, etc.)
L’envie et la gratitude
Mais ce ne sont que des pis-aller. L’envie n’a qu’un véritable antidote : la gratitude. C’est ce que disait le philosophe Emmanuel Kant, rangeant dans la même famille l’envie, l’ingratitude et la Schadenfreude, cette joie mauvaise que procure le malheur d’autrui.
La psychanalyste Melanie Klein reprendra cette réflexion en opposant deux attitudes mentales : l’envie et la gratitude, sur des bases cliniques dont chacun appréciera la pertinence (à partir du sein maternel en l’occurrence). Mais qu’importe. Les termes du débat sont posés.
L’envie naît toujours d’une comparaison défavorable : elle ne convoite pas nécessairement le bien de l’autre, elle souffre d’abord de ce que l’autre le possède. En cela, elle est l’exact envers de l’émulation. L’émulation tire vers l’excellence, l’envie rabat sur la médiocrité. Faute de pouvoir se hisser jusqu’à l’autre, elle entreprend de le ramener à soi, autrement dit vers le bas. Faute aussi de pouvoir s’avouer son propre échec, elle lui cherche des causes extérieures ou surnaturelles. Et s’y emprisonne.
L’envieux se prive ainsi de la seule vertu possible de l’échec : en tirer une leçon. Dès lors, la réussite d’autrui devient proprement insupportable. Puisqu’on ne peut l’attribuer à une supériorité quelconque, il faut la disqualifier en l’imputant à une position de domination. C’est ici qu’entre en scène la victimisation, inséparable doublure de la déresponsabilisation. Le dominant devient la cause de l’échec du dominé. Reste alors à le détrôner par compensation. C’est précisément ce que donnent à voir le racisme antiblanc ou les émeutes. L’envieux ne veut pas forcément s’approprier le statut ou les biens qu’il convoite ; il veut les piller, les brûler, les profaner. La violence devient ainsi la revanche symbolique d’un sentiment d’impuissance et d’un complexe d’infériorité inavoué.
Du misérabilisme à la post-misère
Comme on le voit, l’envie ne travaille pas seulement les individus, elle peut aussi se racialiser et trouver dans le racisme antiblanc un exutoire et un défouloir. C’est le point de départ du raisonnement de Bertrand Duccini : les explications sociologiques habituellement convoquées – misère, relégation, discrimination – n’expliquent pas grand-chose de l’hostilité qu’une partie des populations issues de l’immigration extra-européenne manifeste envers les peuples européens qui les accueillent. Difficile de lui donner tort. Pour paraphraser Marx, la sociologie de la misère n’est trop souvent que le cache-sexe de la misère de la sociologie. Et pour cause : la sociologie passe son temps à plaquer son indémodable grille de lecture marxiste et postmarxiste sur des phénomènes sociaux qui débordent de toutes parts la seule explication économique.
C’est ce qui m’a conduit à parler de « post-misère », cette condition sociale d’un nouveau genre qui prospère dans des banlieues abondamment irriguées par les milliards de l’économie de la drogue et du blanchiment de l’argent sale. Cette post-misère montre ce que les chercheurs ne veulent pas voir : les passions tristes d’une bonne partie des populations d’origine immigrée, au premier rang desquelles le racisme antiblanc, passion de la comparaison toujours défavorable et de la destruction compensatrice, ont des ressorts plus archaïques et plus profonds.
Débiteurs éternels
Inutile de dire que la démonstration de Bertrand Duccini est particulièrement convaincante1. Malheureusement, elle ignore complètement les travaux de René Girard sur la rivalité mimétique, ne convoque Nietzsche qu’à la marge et concentre tout son dispositif sur une passion unique, à l’exclusion de toutes les autres : l’envie donc, principalement pensée à partir des travaux de Helmut Schoeck (1922-1993), sociologue austro-allemand. Ce qui est une erreur. Duccini ne parvient d’ailleurs pas vraiment à maintenir l’envie à bonne distance du ressentiment, sans cependant se résoudre à combler le vide qui les sépare. Il pose que l’envie peut fonctionner sans motif, sans même avoir besoin d’un tort préalable, ce qui n’est pas le cas du ressentiment. C’est pour le moins discutable au regard du lourd passé-passif accumulé de part et d’autre de la Méditerranée. Mais passons. Le ressentiment permet, dans tous les cas, d’aller un cran plus loin. Car il opère une véritable transmutation – un renversement – des valeurs. Incapable d’atteindre ou de vaincre ce qu’elle envie, la créature du ressentiment transmue son impuissance en valeur positive : les émeutes deviennent « sociales », la colère lycéenne « justifiée », le racisme antiblanc « légitime », etc. Le ressentiment ne se contente donc pas de souffrir, il produit un pseudo-discours sociologique sur la souffrance.
C’est d’ailleurs ce que décrit Duccini : la réussite occidentale se métamorphose en oppression et l’opprimé se voit crédité d’une supériorité morale imaginaire. C’est tout le dispositif de l’antiracisme asymétrique : le Blanc est coupable par position, l’extra-Européen innocent par destination. À l’un la dette perpétuelle, à l’autre la créance illimitée. De là cette préférence étrangère et ce privilège du minoritaire qui retournent l’hospitalité contre l’hôte et produisent une assimilation à l’envers : ce n’est plus à l’arrivant d’adopter les codes du pays d’accueil, c’est à l’autochtone de s’adapter.
C’est précisément ce que font les si mal nommées sciences sociales en particulier et la gauche en général, incapables de sortir des grilles anthropologiques désespérément pauvres du marxisme et du postmarxisme. Elles finissent ainsi par donner philosophiquement et socialement raison à l’ingratitude. Si on nous déteste, c’est que nous, Européens, n’avons pas été assez généreux, pas assez accueillants, pas assez repentants. À l’ingratitude, la gauche répond donc par une surenchère dans le don (comme si notre générosité n’était pas déjà sans limites : école gratuite, soins quasi gratuits, logements à loyers modérés, prestations sociales de toutes sortes…)
La gauche s’imagine ainsi apaiser l’envie, la colère ou le ressentiment – peu importe le nom qu’on lui donne. Or, elle obtient exactement l’effet inverse. Elle se condamne à donner toujours plus à ceux qui estiment ne jamais recevoir assez. Chaque nouveau don vient ainsi confirmer qu’une dette existe bel et bien – et en appelle un autre.
Le don sans contre-don
Cette surenchère enferme ceux qui en bénéficient dans un état de dépendance insupportable, que Duccini appelle un état de « mendicité sociale », blessant l’estime de soi. Car recevoir oblige. « Or, la seule manière de ne pas se déshonorer en recevant une aumône est le remerciement, qui permet d’éteindre symboliquement la dette » (p. 30). Mais précisément : si tout ce qui est reçu n’est plus présenté comme un don, mais comme un dû, si le bénéficiaire est constitué en créancier perpétuel d’une société elle-même sommée de se reconnaître perpétuellement débitrice, la gratitude devient psychologiquement impossible et se transforme en violence destructrice. Au lieu de restaurer l’estime de soi, on entretient ainsi une blessure narcissique qui, en plus d’empêcher de reconquérir cette estime, nourrit l’agressivité antiblanche.
Ainsi fonctionne la mécanique de l’émeute et du racisme antiblanc, selon Bertrand Duccini. Il faudrait donc renverser la proposition suivante, comme nous y invite l’auteur : ce n’est pas l’immigration qui est une chance pour la France, c’est la France qui est une chance pour l’immigration. On y verrait plus clair.
1. Le livre comporte un autre angle mort. Aucune psychologie, fût-elle celle de l’envie ou du ressentiment, ne peut à elle seule trancher une question de justice. Pas davantage que l’universalité incontestable des inégalités ne nous apprend quoi que ce soit sur la justice de telle inégalité particulière. Certaines inégalités procèdent du talent, de l’effort, de l’héritage culturel ou du hasard ; d’autres, de la prédation, du monopole, du népotisme, de la corruption ou de rapports de force institutionnalisés. Toute bonne politique commence précisément dans cet arbitrage.



