L’aigle avant le faisceau
Il y a quelque chose de presque trop parfait dans cette apparition : un Mussolini, plus d’un siècle après la Marche sur Rome, entrant sur le terrain avec, sur la poitrine, l’aigle fièrement déployé de la Lazio, ce club mythique qui, comme aucun autre en Europe, entretient avec l’imaginaire de la droite radicale une relation aussi ancienne que persistante. Si la tentation est grande dans les médias de s’appesantir lourdement sur quelques bras tendus et autres croix celtiques pour réduire l’événement à sa propre caricature, l’occasion est trop belle pour nous, post-Français compatriotes malheureux de Kylian Mbappé, de revenir sur l’histoire complexe et mythique du plus vieux club romain.
Pour dire vrai, la Lazio est plus vieille que le fascisme. Elle naît précisément le 9 janvier 1900, Piazza della Libertà, à quelques encablures du Tibre. Neuf jeunes hommes emmenés par Luigi Bigiarelli fondent alors la Società Podistica Lazio. Dans un premier temps on y court, on y nage, et puis on y pratiquera très vite le football. Le bleu ciel et le blanc du blason sont ceux de la Grèce, patrie mythique des Jeux olympiques. L’aigle, quant à lui, renvoie à Rome, aux légions, à Jupiter. Tout est déjà là : l’Antiquité, le ciel, l’empire. Mussolini, pas encore. Il faut insister sur ce point tant l’imaginaire contemporain a fini par inverser les filiations. Car l’aigle de la Lazio n’est pas fasciste ; en réalité, il précède le fascisme. Comme tant de symboles de la romanità, c’est le fascisme qui viendra plus tard s’en emparer.
C’est en 1927 que le régime impose le fascio littorio sur les emblèmes des principales sociétés sportives. La Lazio n’y échappe pas et le faisceau apparaît sur son écusson. Autre décision d’importance capitale cette même année, le régime décide de doter Rome d’une grande équipe capable de rivaliser avec les puissances du Nord. Trois sociétés romaines — l’Alba-Audace, la Fortitudo et le Roman — voient alors leurs bannières réunies. De cette fusion politique naît l’Associazione Sportiva Roma, plus connue aujourd’hui sous le nom d’AS Roma. Si la Lazio, elle aussi, devait initialement être absorbée dans cette fusion, elle refusa.
Protégé par le général Giorgio Vaccaro, haut responsable sportif fasciste et vice-président de la Lazio, le club préféra aristocratiquement conserver son indépendance. Par une de ces ironies dont l’histoire italienne est prodigue, le club aujourd’hui le plus spontanément associé au fascisme est donc précisément celui qui refusa de disparaître dans la grande équipe romaine voulue par les hiérarques du régime. Quant à la Roma, club devenu par la suite l’incarnation populaire de la capitale, son principal fondateur, Italo Foschi, était un fasciste de la première heure.
La guerre des deux Rome aura bien lieu
Ne restait à ces deux clubs plus qu’à devenir de parfaits ennemis. Ce fut chose faite dès leur première rencontre, en décembre 1929. Le Derby della Capitale, en épousant les fractures de la ville, dépasse rapidement le simple football. D’un côté, la Roma, le club des quartiers populaires et ouvriers, de Testaccio et des rues du sud, des immeubles et des artisans, des garçons jouant au ballon entre des murs couleur ocre. Elle porte le nom même de la ville et ses couleurs : le rouge et le jaune du Senatus Populusque Romanus. Car la Roma n’est pas seulement dans Rome, elle prétend être Rome dans sa totalité. Et de fait, elle représente toujours aujourd’hui le club favori d’une grande majorité de Romains avec un déséquilibre de popularité estimé, d’après une étude menée par l’Université de Rome en 2022, à trois supporters romanistes pour un laziale sur l’ensemble de la ville de Rome (ce même rapport tombant à 1,7 romanistes pour un laziale dans le reste du Latium).
De l’autre, la Lazio, née dans le nord de la ville, autour de Prati, quartier résidentiel et bourgeois situé à proximité du Vatican, recrutant historiquement davantage parmi les classes moyennes et les quartiers aisés, le club conserve quelque chose de plus distant, presque aristocratique. Il ne porte d’ailleurs pas le nom de la ville, mais celui de la région qui l’entoure : le Latium. Avec une base de supporters vivant majoritairement en dehors de la ville de Rome, le club représente davantage les habitants de la région dont la population est principalement issue des classes moyennes et bourgeoises, mais également plus rurale. Ainsi, les supporters laziales se voient régulièrement moqués par les romanistes, ces derniers les considérant comme des étrangers, de faux romains, et les traitant volontiers de burini (campagnards).
L’image selon laquelle la Roma appartiendrait au peuple et la Lazio aux bourgeois contient alors suffisamment de vérité pour avoir survécu près d’un siècle. S’il est vrai que le premier derby romain de 1929 pouvait se lire à travers la géographie sociale de la ville, Flaminio et Parioli contre Testaccio, les quartiers plus aisés du nord contre la Rome populaire du sud, que reste-t-il de nos jours de cette opposition ? Aujourd’hui, ce clivage social semble s’être largement estompé, voire potentiellement inversé. Les anciens quartiers ouvriers romanistes tels que le Testaccio ou le Trastevere se sont gentrifiés, et les populations que l’on y retrouve désormais se sont très largement embourgeoisées. Les bastions laziales, quant à eux, demeurent socialement assez hétérogènes.
En un siècle Rome a beaucoup changé. C’est Pasolini lui-même qui nous l’a dit et répété. Ses quartiers ont changé. Les Italiens ont changé. La ville s’est étendue, les classes moyennes se sont massifiées, les anciennes borgate ont été absorbées par la métropole et les supporters se sont dispersés. On rencontre aujourd’hui des laziali dans les quartiers populaires et des romanisti dans les beaux quartiers. La vieille équation — Roma populaire et de gauche, Lazio bourgeoise et de droite — appartient donc davantage désormais à la mythologie du derby qu’à sa sociologie véritable. Si bien que l’on pourrait même risquer une hypothèse à première vue paradoxale : à mesure que le football moderne s’embourgeoise, que le prix des billets augmente, que les stades deviennent des lieux de consommation et que les clubs se transforment en marques mondialisées, n’est-ce pas précisément à la Lazio, et notamment dans son peuple des tribunes, que réapparaissent les éléments de cette vieille culture populaire romaine que l’on croyait jadis réservée à la Roma ?
Si la sociologie de la ville s’est brouillée, ses imaginaires, eux, demeurent. La Roma reste centripète. Elle ramène tout à la ville, à ses ruelles, à ses quartiers, à sa louve. La Lazio, elle, est centrifuge. Son regard porte vers le Latium, les montagnes, les bourgs et les marges de la capitale. Dans l’imaginaire collectif romain, un supporter romaniste habite dans les quartiers centraux de la ville quand, à l’inverse, un supporter laziale habite dans les quartiers périphériques et en dehors de la métropole romaine. Dans une étude publiée en 2023, les géographes Gabriele Pinto et Mirko Crulli constataient d’ailleurs que la répartition géographique des supporters de la Lazio laissait apparaître une corrélation spatiale positive avec la cartographie du vote populiste (M5S, Fratelli d’Italia et la Lega) au cours des élections parlementaires italiennes s’étalant sur la période de 2013 à 2022.
Il y a quelque chose de pasolinien dans cette opposition post-historique où deux peuples se regardent depuis les courbes opposées d’un même stade, chacun persuadé d’être le dépositaire d’une Rome disparue. L’un revendiquant le côté populaire de la ville ; l’autre une certaine idée de la romanità. Entre eux, le rectangle d’herbe verte du Stadio Olimpico devenant, au moins deux fois par an, le lieu où Rome tout entière règle ses comptes avec elle-même. Car on peut perdre contre Milan, Naples ou Turin. Mais on ne peut pas perdre contre celui que l’on retrouvera le lendemain matin au café, au coin d’une rue, en face de soi au bureau ou dans l’escalier de son immeuble en rentrant le soir à la maison. Ici, la défaite ne coûte pas simplement trois points, elle coûte six mois de honte.
L’improbable Scudetto de 1974
Pour comprendre comment l’extrême droite s’est installée dans l’imaginaire laziale, il faut quitter Mussolini et avancer d’un demi-siècle. Dans une Italie déchirée par les années de plomb, certains joueurs se promènent armés, se disputent et se provoquent. L’équipe est alors divisée en clans qui s’affrontent jusque durant les sessions d’entraînement, refusant même certains soirs de dîner ensemble. C’est miraculeusement que l’entraîneur de l’époque, Tommaso Maestrelli, parvient à transformer cette drôle de troupe indisciplinée en une équipe de football digne de ce nom et à remporter le Scudetto de 1974.
C’est dans ce contexte-là que se forme progressivement la Curva Nord. Le stade italien des années 1970 n’est pas encore le spectacle aseptisé que deviendra en grande partie le football mondialisé du XXIe siècle. C’est une place publique où les partis politiques, les mouvements révolutionnaires, les bandes de quartier transportent leurs signes, leur langage et parfois même leurs guerres. L’Italie est alors le pays où la politique se trouve partout : dans les universités, les usines, les cafés et donc forcément dans les stades. Une partie du supportérisme laziale s’ancre à droite puis à l’extrême droite. Les symboles apparaissent : croix celtiques, faisceaux et portraits du Duce. L’aigle impérial recommence alors à projeter son ombre ambivalente sur la ville.
Les Irriducibili
En 1987 apparaissent les Irriducibili – les « Irréductibles ». Leur présence dans le stade va littéralement transformer la Curva Nord. Le groupe ne se contente pas de supporter la Lazio, il organise un territoire autonome et devient très rapidement, dès le début des années 90, le véritable centre de gravité de la Curva. En s’inspirant du supportérisme britannique (grandes écharpes, bomber jackets, identité graphique très forte), il impose très vite ses chants, produit ses propres vêtements, ses autocollants et répand dans les tribunes son goût pour la provocation. Au cœur de l’immense cité romaine, la Curva Nord devient une cité miniature avec sa propre contre-culture. Et son orientation politique ne fait vite aucun mystère. Références fascistes, saluts romains, slogans nationalistes, banderoles racistes et antisémites deviennent suffisamment récurrents pour donner à la Lazio la sulfureuse réputation internationale qui continue de lui coller à la peau.
Bien sûr, la Lazio ne peut être réduite à la Curva Nord, et la Curva Nord ne représente en rien la totalité des laziali, le club lui-même ayant condamné à plusieurs reprises certains débordements de ses ultras. En 2017, lorsque des ultras du club colleront dans le stade des images d’Anne Frank affublée du maillot de la Roma, la direction condamnera l’acte immédiatement. Et les joueurs seront tenus d’entrer sur le terrain le match suivant avec le portrait de la jeune fille accompagné du message « Non à l’antisémitisme ». Pour autant, c’est bel et bien au cours de ces années-là que quelques milliers de tifosi romains seront parvenus à fixer aux yeux du monde entier l’image politique du club que nous connaissons aujourd’hui.
C’est à ce moment-là de l’histoire de la Lazio qu’apparaît Fabrizio Piscitelli, alias Diabolik, figure incontournable et haute en couleur des Irriducibili dont il fut un des chefs durant près de trente ans. Avec lui, la frontière entre tribunes, politique, business et banditisme devient poreuse. Le merchandising ultra et l’esthétique qui l’accompagne deviennent alors rapidement une affaire lucrative. Loin de s’arrêter là, les réseaux de la Curva Nord menés par Piscitelli s’entremêlent avec ceux de la criminalité romaine et du trafic de drogue. Derrière sa casquette de supporter, Piscitelli devient en quelques années un entrepreneur notoire, un chef de bande en même temps qu’une figure reconnue du milieu, incarnation paradoxale d’une contre-culture refusant avec véhémence la marchandisation moderne du football tout en ne reculant pas devant la marchandisation de sa propre contre-culture.
Dans cette Rome archaïque que Pasolini avait prophétiquement vue disparaître sous les assauts de la société de consommation, une autre forme de sous-prolétariat voit le jour. Non plus les ragazzi di vita jouant dans la poussière des borgate, mais des hommes rasés, tatoués, vêtus de noir et faisant commerce de leur propre révolte. C’est d’ailleurs une mort on ne peut plus romaine qui finira par cueillir Diabolik le 7 août 2019 : tué par un joggeur venu lui glisser une balle derrière la tête alors qu’il était paisiblement assis sur un banc du Parco degli Acquedotti – un chef de bande assassiné sous les ruines de l’Empire. Comme s’il ne pouvait lui survivre, le groupe des Irriducibili annoncera sa dissolution en février 2020, après trente-trois années d’existence.
Di Canio et le « Dux »
Et puisque dans toute cette histoire ne nous manque plus que l’apparition d’une légende sur le terrain, venons-en sans tarder à Paolo Di Canio. Né en 1968 dans le quartier populaire de Quarticciolo, Paolo Di Canio était l’enfant parfait pour jouer le rôle qui l’attendait. Parce qu’avant de devenir le joueur emblématique que l’on connaît, il avait été durant toute sa jeunesse un des plus fervents supporters du club. Adolescent, il avait longuement fréquenté la Curva, ses codes et ses hommes. Alors, quand l’histoire le ramène en 2004 à la Lazio, au crépuscule de sa carrière, ça n’est pas un simple joueur qui revient dans son club formateur ; c’est l’enfant du pays qui rentre enfin chez lui à trente-six ans.
C’est là que la légende Di Canio entre en scène. Le 6 janvier 2005, après un derby remporté contre la Roma, Di Canio, buteur ce soir-là, se tourne vers la Curva Nord et tend son bras droit en direction des supporters. Salut fasciste avec en prime trois lettres tatouées sur le bras : « DUX », du titre latin associé au Duce. Des images qui feront rapidement le tour du monde. Malgré les sanctions répétées des autorités sportives italiennes, Di Canio recommencera. Le joueur ne se cachera jamais derrière un éventuel malentendu, il revendiquera toujours clairement son fascisme tout en affirmant ne pas être raciste. Si le geste et les propos de Di Canio choquent une partie de l’opinion, cela a surtout le mérite de mettre en lumière la nature profonde de cette sous-culture politique italienne où le fascisme survit souvent moins comme doctrine économique ou programme institutionnel que comme esthétique de la virilité, de la fidélité et du défi. Le fascisme de Di Canio, c’est avant tout un imaginaire de la romanità retrouvé : une fascination pour la force et la discipline, un culte de l’honneur, une fidélité viscérale à la communauté laziale et le plaisir évident de la provocation.
Une survivance : l’aigle et le faisceau
C’est peut-être ici que Pasolini nous devient le plus utile. Car ce qu’il nous est donné de voir dans les tribunes de l’Olimpico n’est probablement pas la survivance intacte du fascisme historique, celui-ci appartenant à une Italie rurale et industrielle que la société de consommation a précisément détruite. Pasolini avait formulé ce paradoxe avec une violence prophétique : la modernité consumériste avait réussi là où le fascisme avait échoué. Si le régime avait exigé sans y parvenir l’obéissance des Italiens, la consommation était quant à elle parvenue à transformer leurs désirs à jamais.
Dans ce contexte, les croix celtiques de la Curva Nord apparaissent comme les graffitis ostentatoires d’une révolte ambiguë contre cette homogénéisation. Elles peuvent être politiquement répugnantes pour certains, jugées grotesques voire quelquefois criminelles, elles n’en constituent pas moins les signes d’une recherche de lien social dans un monde qui détruit sans cesse toute velléité d’appartenance. Et à Rome, le stade de foot demeure l’un des derniers endroits où l’homme européen accepte encore spontanément de perdre son individualité.
C’est peut-être finalement tout cela que raconte l’histoire de la Lazio. Non pas l’histoire d’un club bêtement « fasciste » comme on l’entend trop souvent, expression aussi commode qu’historiquement paresseuse. Mais celle d’une accumulation de strates romaines qui lui confèrent aujourd’hui toute sa vitalité. La Rome antique, l’aigle, le Latium, le fascisme, les années de plomb, les ultras, Diabolik et Di Canio : chaque époque a déposé sa couche sur la précédente jusqu’à produire l’étrange mythologie biancoceleste que nous connaissons. Alors oui, le faisceau n’était initialement pas contenu dans l’aigle ; mais ainsi placés côte à côte, il est devenu impossible de les séparer. Et c’est ainsi que, même aujourd’hui, l’histoire romaine continue de fabriquer ses légendes, en transformant des coïncidences en filiations, et ces mêmes filiations en destins.
D’accord, Romano Floriani Mussolini a choisi de faire disparaître « Mussolini » de son maillot ; sur son dos ne reste plus que « Romano ». Difficile pourtant d’imaginer un prénom plus approprié. Car depuis cent vingt-six ans, c’est peut-être moins le fascisme que Rome elle-même — antique et impériale, aristocratique et populaire, violente et contradictoire — que la Lazio porte sur son maillot.



