Chez le bloc central, dans ses versions de gauche comme de droite, c’est actuellement la pagaille. On affûte les poignards dans les couloirs. On en saura évidemment plus à la rentrée. Ralliements et trahisons, les unes étant généralement fils des autres, sont bien partis pour être l’ordinaire de l’automne prochain. Dans ce bal des Brutus en puissance, ça se bouscule donc au portillon. Au sein du bloc central, c’est donc le gros boxon, à en croire Le Figaro du 17 juillet, où un sondage Odoxa-Backbone nous apprend que, pour les sympathisants du bloc en question, Sébastien Lecornu serait « un meilleur candidat que Gabriel Attal (59 %) et Édouard Philippe (57 %) ». On évoque même la figure de Jean Castex ; c’est dire le désespoir. Comme souvent, Lecornu, avec sa tête d’enfant de cœur au bord de se faire choper à boire du vin de messe dans la sacristie, ne dit rien, mais n’en pense pas moins. Toujours dans le même marigot, François Hollande se verrait bien faire un come-back, prêt à faire don de sa personne à la France. Mais Ségolène Royal aussi. Sans oublier Bernard Cazeneuve, vieux routier du hollandisme, ancien de Matignon et de la Place Beauvau. Dans le même temps, il y a Raphaël Glucksmann et Olivier Faure, Premier secrétaire du PS, l’un des inconnus les moins célèbres de France. Bref, les traîtres en puissance n’attendent plus que le moment opportun pour démontrer toute l’étendue de leurs talents.
Une tradition aussi vieille que la politique…
Certes, depuis que le monde est monde, la trahison fait partie des mœurs politiques. Après, il y a deux catégories de félons. Ceux qui réussissent leur mauvais coup et les autres. Les premiers peuvent passer pour des aigles manœuvriers ; les seconds pour de simples buses, le succès seul pouvant faire pardonner la forfaiture. Autre petit détail : pour trahir, au moins faut-il avoir appartenu au clan qu’on trahit. Le général de Gaulle considérait que Georges Pompidou l’avait trahi. Mais ce dernier n’avait jamais été gaulliste. Idem pour Jacques Chirac, que le gaulliste Jacques Chaban-Delmas tenait pour traître, après son ralliement à Valéry Giscard d’Estaing, à l’approche de l’élection présidentielle de 1974. Seulement voilà, Jacques Chirac n’a jamais été gaulliste ; il était pompidolien. En 1981, même punition, même motif ? Non. Quand Chirac appelle à voter en loucedé pour François Mitterrand contre VGE, il ne trahit pas le giscardisme, sachant qu’il n’en a jamais été : il était juste chiraquien, ce qui est toujours mieux que rien.
Balladur et Sarkozy : les Laurel et Hardy de la trahison…
Pour le maire de Paris, les véritables trahisons ne surviennent qu’après, perpétrées par deux hommes qui, eux, lui doivent tout ou presque : Édouard Balladur et Nicolas Sarkozy. Nous sommes en 1993. Jacques Chirac refuse de cohabiter avec François Mitterrand, tel qu’il l’a fait de 1986 à 1988. Il envoie donc Édouard Balladur, son « ami de trente ans » à Matignon, histoire de lui chauffer la place pour l’élection présidentielle de 1995. La suite est connue. Mais, dans la trahison de celui qui se fait tôt surnommer « Ballamou », il n’y a guère d’affect, sachant qu’ils n’ont jamais été « amis » et encore moins de « trente ans ». En revanche, avec Nicolas Sarkozy qui avait officieusement été coopté dans la famille Chirac par Bernadette, la forfaiture est d’ordre quasi filial.
Paradoxalement, Jean-Marie Le Pen, le meilleur ennemi de Jacques Chirac, se retrouve victime du même genre de machinations, ourdies avec les mêmes arguments. En 1988, le patron du FN est considéré par ses « amis » comme une « machine à perdre ». Trop grossier, trop gaffeur – à l’un les « odeurs » et à l’autre le « détail » – et surtout pas assez bien comme il faut pour dialoguer d’égal à égal avec la bourgeoisie d’affaires. Bruno Mégret devient donc le nouvel Édouard Balladur du FN, échouant comme son illustre prédécesseur et contraint, entre les deux tours, d’appeler piteusement à voter pour celui qu’il entendait mettre à l’écart. Ces deux Brutus ne s’en sont jamais remis.
Pourtant, certains traîtres de comédie sont de l’espèce persistante et c’est ainsi que Nicolas Sarkozy remonte tôt la pente en reprenant l’UMP, le parti présidentiel, au nez et à la barbe de Jacques Chirac. Aidé par le politologue Patrick Buisson (qui le trahira bientôt en enregistrant leurs conversations téléphoniques à son insu), il attire vite d’autres traîtres, dont le socialiste Éric Besson qui lâche Ségolène Royal, la candidate socialiste pour laquelle il a fait campagne, entre les deux tours de la présidentielle de 2007. Sans oublier Bernard Kouchner qui, à l’occasion, trahit tout de même un peu la gauche. Ce qui fera dire au défunt Patrick Devedjian qu’il aimerait bien que l’ouverture sarkozyste aille jusqu’à s’ouvrir… aux sarkozystes, ayant lui aussi un peu l’impression d’avoir été trahi au passage.
Puis, Nicolas Sarkozy est à son tour trahi en 2012 ; par les événements, cette fois. Dominique Strauss-Khan est empêché pour les raisons qu’on sait, François Hollande en profite. Il voit de la lumière aux fenêtres de l’Élysée et y entre comme par effraction. Dans son sillage, navigue un certain Emmanuel Macron. Voilà le traître parfait, puisqu’on ne le voit pas venir ; enfin, François Hollande si, mais il est alors trop tard.
Bay et Peltier, traîtres de comédie…
Pour finir cette galerie, évidemment loin d’être exhaustive, place aux traîtres de troisième catégorie : ceux qui, partis de rien, ne sont pas arrivés à grand-chose non plus. Là, deux noms s’imposent : Nicolas Bay et Guillaume Peltier. On dit qu’ils sont amis d’enfance ? Ils auraient pu être jumeaux. Le premier, ayant quitté Jean-Marie Le Pen pour Bruno Mégret, est finalement repêché par Marine Le Pen. Il réintègre le Rassemblement national avant de le trahir pour Éric Zemmour et de rallier Marion Maréchal. Le second est un cas d’école à lui seul, tant sa carrière est propre à donner le vertige. Ainsi, ce Fregoli de la politique commence-t-il sa carrière à vingt ans au Front national de la jeunesse avant de rejoindre Bruno Mégret qu’il quitte vite pour Philippe de Villiers, avant d’adhérer à l’UMP. Et ce alors qu’il vient tout juste de souffler sa trente-troisième bougie. Bravo l’artiste. En 2022, le voilà chez Éric Zemmour, qu’il abandonne pour rallier Marion Maréchal. Un véritable cas d’école que ce transformiste. Ce d’autant plus que chaque fois qu’il trahit un parti pour un autre, ce dernier a tôt fait de se casser la bobine. Tel que le confesse Marine Le Pen, en privé : « Ce type est un véritable chat noir, une sorte de boussole qui indiquerait le Sud. »
Cette galerie de portraits dressée à grands traits, demeure la trahison ultime : celle du politicien qui trahit ses électeurs et les promesses sur lesquelles il a été élu. Voilà qui est probablement la plus impardonnable des trahisons. La plus communément répandue, par ailleurs.
© Photo : Édouard Balladur et Nicolas Sarkozy.



