Comprendre l’espace, c’est comprendre le pouvoir, et maîtriser l’espace, c’est prendre le pouvoir – La géographie (γεωγραφία) ou « description de la terre ».
Les Grecs ont pensé l’espace de manière rationnelle, en mettant en harmonie les récits de périples et de voyages le long des côtes, le logos, la politique et la guerre. En se fondant sur des observations empiriques, des connaissances mathématiques et géométriques, astronomiques également, par une remarquable intelligence des choses, un art de la mimèsis et un sens de la distanciation, ils ont dessiné des cartes du monde connu, se prenant eux-mêmes comme objet d’analyse – « la carte n’est pas le territoire », selon le mot d’Alfred Korzybski, mais sa représentation. Ces premiers géographes grecs, ces physiciens, ces philosophes ou ces voyageurs curieux, ces observateurs lucides sont à l’origine de découvertes topographiques, ethnographiques et cosmologiques. Connaître et cartographier le monde, c’est le posséder, l’ordonner, l’organiser symboliquement en se plaçant au centre, pour dominer politiquement et idéologiquement, imposer une vision : cosmos, hiérarchie, ordre.
Après Homère qui a décrit un monde circulaire entouré par l’Océan, des lieux réels et d’autres mythiques – la description du bouclier d’Achille (Iliade, XVIII, 478-608) est considérée comme la première représentation grecque de l’espace –, voici Anaximandre de Milet (610-546), « philosophe » et « physicien », disciple et successeur de Thalès. L’apeiron, contenant tous les contraires, est pour lui l’archè de toutes choses. On lui doit la découverte que la Terre est ronde, au centre de l’univers, et que la Lune emprunte sa lumière au Soleil. Il construit un gnomon, au moyen duquel il détermine l’obliquité de l’écliptique, les solstices et les équinoxes. On lui attribue la réalisation de globes célestes et de cartes géographiques. Il a l’intuition de la théorie de l’évolution et des lois de l’attraction universelle.
Hécatée de Milet (550-476), auteur d’un Περίοδος γῆς (Périodos Gès), réalise un Circuit de la Terre, le dessin de « la Terre entière », selon une approche descriptive et critique. Il divise le monde en trois ensembles, celui de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, ou plus exactement en deux continents, car il semble que l’Égypte et la Libye, c’est-à-dire l’Afrique, sont, pour lui, non un troisième continent, mais seulement une partie de l’Asie. Il décrit les peuples et les villes, les fleuves et les côtes, et dresse une carte du monde connu, l’oikoumène.
Quand les Grecs dessinaient les frontières du monde
Pour les géographes grecs, comme Scylax qui explora l’Indus sur l’ordre de Darius, ou encore Ctésias de Cnide, le monde habité, borné, à l’Ouest, par les Colonnes d’Hercule, comprend la péninsule ibérique, les Gaules, et des royaumes aux frontières imprécises, à l’Est, aux confins, l’Inde. Au-delà de ces limites, l’Océan.
L’oikoumène est, ainsi, une île entourée par l’Océan, lui-même organisé en un certain nombre de mers et de golfes.
Hérodote critique ces géographes qui dessinent l’Océan courant tout autour de la terre qu’ils font circulaire comme si elle était tracée au compas, et placent l’Asie, l’Europe et la Libye de façon à les rendre égales. Bien plus tard, pourtant, à l’époque de Strabon, on s’imagine encore que l’Océan entoure toute la terre, baignant l’Asie à l’Est et au Nord.
Par des approches à la fois historiques, géographiques et ethnographiques, Hérodote, quant à lui, veut comprendre les liens entre les civilisations et leur géographie, les rapports entre les peuples et leur environnement, les fleuves, les climats, les limites naturelles.
Eudoxe de Cnide (408-355), auteur d’une Description de la Terre accompagnée de représentations graphiques, ouvre de nouveaux chemins en appliquant des principes mathématiques et géométriques à la cartographiques.
Éphore de Cumes (405-330), précurseur de la géographie historique, dresse une carte illustrant une géographie théorique des peuples de la terre : le monde habité a pour lui la forme d’un quadrilatère aux extrémités duquel vivent les Celtes, les Indiens, les Scythes et les Éthiopiens (Strabon, I, 2, 28).
Aristote critique les cartes de son temps, la Terre habitée étant, selon lui, plus longue que large dans un rapport de 5 à 3, avec aux extrémités les Colonnes d’Hercule, la Scythie, l’Éthiopie et l’Inde (Météorologiques, 362 b).
Il ne faut pas oublier, parmi les savants, les lettrés, les historiographes et les historiens compagnons d’Alexandre, la présence des géographes et des arpenteurs chargés de tenir le journal des Stathmoi, les Étapes, de relever les routes, de mesurer les distances dans le but d’établir des cartes, de documenter les étapes, de relever les caractéristiques géographiques, et d’accumuler les informations sur les terres conquises, sur les peuples rencontrés, la faune et la flore – les Bématistes comme Baitôn, Diognète et Philonidès.
Du monde exploré au monde mesuré
Ces renseignements sont, pour Alexandre, d’une utilité grande pour ses choix tactiques et stratégiques. Parmi ces Arpenteurs, Amyntas. Son œuvre n’est pas une simple chronique ou un recueil de distances. En effet, parmi les fragments conservés, des curiosités remarquables, des mirabilia. Ainsi, si l’on en croit Élien, ce passage où il est question des invasions de rats dans la région de la Caspienne, à l’époque de la mousson, de la façon dont ils résistent aux inondations, des ravages qu’ils font aux cultures et de leur élimination calculée par des rapaces protégés. Se mordant la queue les uns les autres pour former des chaînes solides, ces rats sont même capables de traverser des rivières. (Élien, Personnalité des Animaux, XVII, 17)
Par ailleurs, le roi charge Néarque de faire un rapport sur sa navigation dans l’océan Indien et le golfe Persique et de noter tous les éléments topographiques, nautiques, ethnographiques (Arrien, Inde 18-42). Dans les années qui suivent l’expédition, Séleucos envoie Patrocle explorer la Caspienne, et Mégasthène écrit un rapport sur son ambassade en Inde.
Héraclide du Pont (390-310), un précurseur du modèle héliocentrique, pense une Terre sphérique qui tourne sur elle-même, ce qui a des conséquences intéressantes pour sa compréhension de la géographie.
Le navigateur et astronome Pythéas de Marseille se lance, vers 330, dans une exploration océanique le menant des rivages d’Espagne aux mers nordiques. Il situe l’île de Thulé à l’extrême nord du monde habité (Strabon, II, 4-5). Les observations de Pythéas sur les marées atlantiques et celles des marins d’Alexandre sur les rivages de l’océan Indien signifient des progrès dont témoignent le traité de Posidonios Sur l’Océan (Strabon, III, 5) et le Circuit de la Terre de Dicéarque de Messène (326-296) dans lequel le monde connu est divisé en deux parties de part et d’autre d’un diaphragme parallèle à l’équateur qui traverse la Méditerranée et suit la chaîne asiatique du Taurus.
Ératosthène de Cyrène (276-194) est le premier à se dire « géographe ». Il calcule avec une précision étonnante la circonférence de la Terre et réalise une carte avec des méridiens et des parallèles.
Hipparque de Nicée (190-120), astronome et cartographe introduit les concepts de longitude et de latitude, et Strabon (63-24) recueille, dans une Géographie en dix-sept volumes, toutes les informations possibles sur les terres connues à son époque.
Le génie de Ptolémée
Ptolémée vit sous le Haut Empire dans une Égypte devenue province romaine. Il est un des derniers représentants de cette science grecque, celle qui a pris pour objet l’étude du monde qui nous entoure. Il est astronome, astrologue, géographe, philosophe et mathématicien, théoricien de l’optique, musicologue et théologien – le symbole de cette unité des savoirs qui caractérise l’approche grecque, leur façon de s’étonner et de s’interroger, leur sens de la synthèse, de la modélisation, leur génie de la systématisation et de la cohérence, leur perception du beau, la connaissance de la terre passant par l’étude du ciel, la maîtrise de la géométrie et de l’arithmétique, la compréhension du cosmos.
Pour ses études, il déclare s’être imposé deux règles : mettre de l’harmonie dans ses actions et dans ses pensées, afin de ne jamais perdre de vue la beauté de l’ordre, et s’appliquer entièrement à l’étude des sciences spéculatives, et surtout celle des mathématiques. Il s’efforce de l’embrasser tout entière, en s’attachant à la partie qui concerne les choses divines et célestes, c’est-à-dire les astres et leurs mouvements, car ces choses existant toujours de la même manière, la science qui les concerne peut aussi être évidente, régulière et immuable. Ce qui est l’essence de la véritable science. Elle vient, selon Ptolémée, en aide à la théologie, c’est-à-dire à la science de l’énergie immuable et séparée de toute matière.
Ptolémée, dans la Syntaxe mathématique, réalise une synthèse des connaissances mathématiques de son temps : « Seule la mathématique, à condition de la pratiquer avec rigueur, offre à ses adeptes un savoir solide et indubitable, car les démonstrations s’y font par les voies indiscutables de l’arithmétique et de la géométrie. »
En conséquence, voici les hypothèses esquissées en manière d’introduction, jugées indispensables à l’intelligence des divers points de la doctrine qu’il veut exposer : « le ciel se meut sphériquement », la Terre est « sensiblement de forme sphérique », elle est « un point par rapport aux espaces célestes » et ne peut faire « aucun mouvement transversal ni jamais sortir du centre ».
Il expose ensuite l’existence dans le ciel de deux premiers mouvements, évalue les droites inscrites dans le ciel, dresse « une table des valeurs, en divisant la circonférence en 360 sections. Il explique les trajectoires complexes des planètes par la théorie des épicycles, des cercles dans des cercles, fournit des méthodes de calcul pour prévoir la position respective des astres, il conçoit le modèle géocentrique, pense la trigonométrie sphérique.
La carte de Ptolémée
Dans le livre II, après les préliminaires nécessaires concernant le système de l’univers, voici des considérations sur la situation générale de notre monde habité, sur les arcs d’horizon interceptés par l’équateur et l’écliptique, des remarques sur la hauteur du pôle, une méthode pour calculer combien de fois le Soleil est au zénith, les rapports des gnomons à leur ombre, à midi, à l’équinoxe et aux solstices, et une analyse des traits propres à chaque parallèle.




