Chéri, je te quitte ! Les lettres de rupture amoureuse forment un genre à part entière. Celle de Valmont à la Présidente de Tourvel dans Les Liaisons dangereuses de Laclos, est un sommet du genre, à l’élégance venimeuse. « On s’ennuie de tout, mon Ange, c’est une Loi de la Nature. » Rien n’y manque : le velours, le poison et une fausse désinvolture qui tue l’air de rien. Il faudra désormais compter avec une autre missive, moins poudrée mais tout aussi théâtrale : celle que Brigitte Macron a adressée à son cher et tendre : Tchao Manu. Rideau.
Rédigée par un de ses mystérieux doubles féminins, qui signe cette lettre d’adieu du nom capiteux d’Aphrodite – on n’en saura pas plus de cette déesse de l’amour reconvertie en épistolière cruelle. Qui parle ? Un homme, une femme, un esprit facétieux ? Nul ne sait. Gageons que ce n’est pas tant une épouse qui quitte son mari que le Destin qui adresse une lettre de congé à Jupitérion déchu.
Mais peu importe au fond l’auteur réel de ce Tchao Manu. Ce qui se joue ici dépasse la chronique sentimentale : c’est la mythologie qui s’invite à l’Élysée. Jupiter vacille et c’est Vénus qui lui claque la porte au nez. Mais une Vénus intime qui emprunte les traits de la Première Dame et quitte l’Élysée, en tirant le bilan, sans fard ni vaseline républicaine, de huit années de macronisme. Une rupture en talon aiguille. Un divorce à la hache d’apparat. On connaissait le Jupiter vertical ; voici le mari horizontalement congédié.
Le roi est mort, vive la reine
Qui mieux que celle qui partage l’oreiller pourrait ausculter le monarque ? Loin des éditoriaux bavards et des analyses pâteuses de la science politique, Aphrodite choisit le scalpel narratif. Elle ne dissèque pas, elle éventre le corps du roi avec la précision d’une chirurgienne et la jubilation d’une tragédienne.
On ne savait pas la Première dame aussi doué. Son texte est vif, cinglant, théâtral à souhait – on devine l’ancienne prof de théâtre derrière la régente imaginaire. C’est un portrait au vitriol, mais dans un service en porcelaine Louis XVI : ego hypertrophié, narcissisme incandescent, mépris social érigé en méthode, duplicité tactique élevée au rang d’art martial.
Le président y apparaît en caméléon à sang froid, Machiavel de trading, stratège d’opérette persuadé de jouer les Mozart de la finance quand il gratte un piano désaccordé et solde entre deux tirades prétentieuses les avoirs stratégiques français.
Ce qui frappe, au-delà de la charge, c’est la justesse du ton. Aphrodite ne hurle pas comme une amante éconduite en brisant la vaisselle. Non, c’est une adulte qui s’adresse à un enfant capricieux et vain, en le plaçant face à ses contradictions et ses volte-face. Elle observe, elle pique, elle cite.
Du vaudeville au régicide
Derrière la férocité, il y a une intuition politique : le macronisme aura moins été une idéologie qu’une dramaturgie. Une mise en scène permanente de soi, une verticalité d’acteur, une politique du regard et du geste. Le livre démonte les coulisses, arrache les tentures, montre les ficelles, de la Rotonde inaugurale au tirer de rideaux de la dissolution
Au fil des pages, la lettre devient réquisitoire ; et le réquisitoire, comédie costumée, grinçante, puis franchement noire, comme dans un précipité du théâtre d’Anouilh. Le lecteur jubile. C’est à une mise à mort symbolique qu’il assiste.
Disponible seulement sur Amazon, Tchao Manu a quelque chose des samizdats qui circulaient sous le manteau à l’époque de la gérontocratie brejnévienne ou des libelles qu’on clouait aux portes sous l’Ancien Régime. Cela tombe bien : sous les dehors d’un vaudeville conjugal, c’est un régicide littéraire.



