C’est la Une de La Tribune dimanche de ce 1er février : « 2027, l’offensive des patrons ». Titre qui en jette, surtout assorti de cette punchline : « Sondage exclusif, 58 % des Français pensent qu’un chef d’entreprise ferait un bon président. » Un tsunami ? Une vaguelette, plutôt, sachant qu’en page 3, on apprend que ce sondage a été commandé par Hervé Novelli, ancien secrétaire d’État, chargé du Commerce, de l’Artisanat, des Petites et Moyennes entreprises, du Tourisme, des Services et de la Consommation, sous Nicolas Sarkozy, et aujourd’hui président du Cercle des entrepreneurs engagés. Notre homme est donc un peu juge et partie, et son sondage n’a que peu à voir avec les analyses sociologiques des deux Jérôme, Fourquet et Sainte-Marie, spécialistes incontestés en la matière.
De l’art d’enfoncer les portes ouvertes…
D’ailleurs, que nous dit ce sondage ? Des évidences. Que « la situation des entreprises est de plus en plus difficile en raison de lois trop complexes et trop nombreuses ». 86 % des sondés sont d’accord. Que « la situation des entreprises est de plus en plus difficile en raison d’impôts trop élevés ». 82 % sont encore d’accord. Une sorte de plébiscite, donc. Mais loin des 58 % de nos compatriotes qui estimeraient qu’un « chef d’entreprise ferait un bon président de la république ».
Ce sondage appelle néanmoins une autre interrogation, relative à cette inquisition fiscale et normative qui ne pénalise finalement que les petites, très petites et moyennes entreprises, celles qui n’ont évidemment pas les moyens de s’offrir, à prix d’or, les services de conseillers fiscaux et d’anciens pontes de la haute administration permettant aux grands groupes mondialisés d’éviter ce genre de persécutions. En ce sens, les patrons de PME sont devenus le nouveau prolétariat du monde entrepreneurial.
Le Monde au secours des petits patrons ?
Par un étrange concours de circonstances, c’est Le Monde qui, le même jour, alerte sur les malheurs des soutiers de l’économie nationale, « Ces “petits patrons”, essentiels à la santé économique de la France, sont moins visibles et audibles que les “grands”, comme Bernard Arnaud (LVMH), Patrick Pouyanné (TotalÉnergies) ou Carlos Tavares (ancien PDG de Stellantis). Les dirigeants de petites et moyennes entreprises (PME), des très petites entreprises (TPE) ou des entreprises de taille intermédiaires (ETI), forment 99 % du tissu économique tricolore. Un poids considérable avec quelque trois millions de TPE (moins de trente salariés), qui regroupent plus de cinq millions d’emplois, soit davantage que les 4,5 millions de salariés des 250 grands groupes. »
Ainsi résumé, les patrons du CAC 40 vont avoir du mal à se faire passer pour nouveaux damnés de la terre, tout en proposant de remédier aux maux qu’ils n’ont pas été les derniers à initier. En effet, le grand patronat a été le premier vecteur de l’immigration de masse au début du siècle dernier, immigration européenne avant qu’elle ne devienne plus exotique ; au motif que, déjà, les ouvriers français leur coûtaient, paraît-il, trop cher. À l’époque où la gauche défendait encore le peuple, ce fut une première loi sur la préférence nationale, votée le 10 août 1932, afin de réfréner ce nouveau trafic d’esclaves ne disant pas encore son nom. Dans la foulée, qui a délocalisé l’industrie française à l’étranger, toujours au motif que les charges sociales, elles-aussi, leur coûtaient trop cher ? Quitte à faire fabriquer le la nippe bas de gamme par des miséreux pour ensuite la revendre à des chômeurs ? Oui. Qui a développé la grande distribution en nos terroirs, contribuant ainsi à enlaidir la France, à ruiner les centres-villes et les petits commerces ? Toujours les mêmes, toujours pas repentis, et qui nous bassinent encore et toujours autant avec leurs « secteurs en tension ».
Bizarrement, en Vendée, province française encore épargnée par l’immigration de masse, ceux qui assurent la plonge dans les restaurants, travaillent sur les chantiers, officient comme aides à domiciles et gagnent leur vie en faisant le ménage sont tous des Français de longue date. Comme quoi…
L’infernal trio des présidentiables…
Au fait, revenons-en à nos nouveaux Zorro cités par La Tribune dimanche : Mathieu Pigasse, Xavier Niel et Michel-Édouard Leclerc. Le premier affiche « sa volonté de mener un combat culturel contre l’extrême droite. Propriétaire des Inrockuptibles et cogérant minoritaire du Monde, l’homme d’affaire progressiste se veut le contrepoids de Vincent Bolloré ». Avec un tel pedigree, la France est sauvée ; enfin, pas loin. Le deuxième, fondateur de Free, présente un profil plus prudent, à l’instar d’un Rodolphe Saadé, l’un des plus grands armateurs mondiaux et accessoirement propriétaire de BFM, La Tribune dimanche et RMC. Reste Michel-Édouard Leclerc, magnat de la grande distribution jurant, la main sur le cœur, être au service du « consommateur », oubliant au passage que ses compatriotes sont avant tout des citoyens. Nous voilà beaux. Ces gens ont-ils les prétentions élyséennes que certains leur prêtent ? Rien n’est moins sûr, tant il est vrai qu’ils doivent conserver le cuisant souvenir d’une de leurs consœurs, Francine Gomez, ancienne PDG des stylos Waterman qui, en 1984, se lance aux élections européennes à la tête d’une liste d’entrepreneurs censés apprendre au bas-peuple comment faire de la politique. Le résultat est sans appel : 1,9 % des suffrages ; soit à peine moins que les 2,1 % d’Arlette Laguiller, la matrone de Lutte ouvrière.
Ces petits patrons qui lorgnent du côté du RN…
Au fait, on oublie trop souvent qu’une telle martingale a déjà été tentée en 2017 avec le succès qu’on sait, Emmanuel Macron, issu du secteur bancaire privé s’étant fait fort de gérer la France comme une entreprise. Seulement voilà, on ne « gère » pas la France : on la dirige. Et le gouvernement de cette dernière n’a pas vocation à être un board de conseil d’administration. Car si tel était le cas, notre peuple serait abasourdi de reconnaissance devant les miracles macronistes depuis lors déployés. La preuve en est que le monde économique, celui des entrepreneurs et non celui des prédateurs à la sauce LVMH, commence à regarder de l’autre bord, tel que rapporté par Le Monde : « Alors que l’électorat des petits patrons est de plus en plus sollicité par les partis, à commencer par l’extrême droite (RN), ils affirment : “Nous ne traçons aucune ligne rouge partisane, nous sommes prêts à discuter avec tout le monde. Si demain le RN devait se retrouver aux affaires, il aurait été élu démocratiquement, et les chefs d’entreprise ne pourraient pas l’ignorer” ».
À la place de cette presse à tendance libérale, tendant à subordonner le politique aux seuls diktats économiques, on y réfléchirait à deux fois avant de sonner le clairon. Car, il y a désormais un précédent : la réélection de Donald Trump à la Maison-Blanche. Issu du secteur privé, il sait, à l’instar de ses augustes prédécesseurs, qu’aux USA, l’économie se trouve de longue date subordonnée au politique. Une sorte de contre-exemple… Mais il est vrai qu’en France, on n’apprend pas tout, que ce soit à Sciences-Po ou à HEC.



