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Arabie Saoudite

Le projet pharaonique contrarié de l’Arabie Saoudite : NEOM

Le projet annoncé en 2017 est dans l’impasse. Lune artificielle, taxis volants, robots serviteurs, tout cela avait été prévu pour les résidents de NEOM. Haute de 500 mètres et longue de 170 km, « The Line » se présente comme une ville-couloir. Une surface de 34 km² censée abriter 9 millions d’habitants, avec une densité de population de 260 000 personnes par km², ce qui en ferait la ville la plus densément peuplée à l’horizon 2030. Des chiffres auxquels il est de plus en plus difficile de croire. César Cavallère, auditeur de l’Institut Iliade (promotion Charlemagne) dresse l’état des lieux d’un fiasco annoncé.

NEOM propose 4 projets : The Line, une ville futuriste longiligne, Trojena, un site culturel montagnard, Sindalah, une île dédiée au tourisme de luxe dans la mer Rouge, et Oxagon, une ville laboratoire et centre d’innovation (pour concurrencer la Silicon Valley). Pour la monarchie saoudienne, NEOM exprimait le souhait d’incarner un projet économique après pétrole. Le site de Trojena a déjà été choisi pour accueillir les Jeux asiatiques de 2029 dans son décor montagneux.

Les transports sont prévus pour acheminer les résidents d’un site à l’autre de NEOM, en tirant parti de la linéarité extrême de sa géographie. Des métros et autres trains peuvent transporter sur l’axe horizontal, tandis que les ascenseurs permettraient d’accéder aux autres niveaux de la ville.

Un projet arcologique

Le projet de Mohammed ben Salmane correspond à la définition de l’arcologie : la rencontre de l’écologie et de l’architecture dans une ville moderne qui atténue l’étalement urbain en la verticalisant. La seule tentative concrète d’Arcologie fut celle de Paolo Soleri – l’architecte à qui l’on doit ce terme – et s’est soldée par un échec. La ville d’Arcosanti construite dans les années 70 dans le désert arizonien sur un modèle participatif, n’a jamais atteint l’échelle ni l’autonomie prévues, et reste un prototype marginal.

Le site publicitaire nous définit NEOM comme une « ville cognitive », ce qui fait naturellement penser aux « smart cities ». Saut qualitatif, ou image de marque mensongère ? La ville serait supposée s’adapter à la météo, peut-être aux besoins des habitants. Mais le caractère clos de ces complexes pose évidemment des questions éthiques quant à la surveillance généralisée dont elle pourrait être devenir l’infrastructure.

Crédibilité du projet

L’architecte Étienne Bou-Abdo aurait déclaré que les images présentées ne correspondaient pas à des rendus 3D d’architectes, mais relevaient plutôt du design de jeux vidéo. Au-delà de cela, un rapide passage sur le site du projet laisse penser que le budget dédié à la communication a été surévalué par rapport à la faisabilité réelle du projet. Certaines fonctionnalités de la ville reposent sur des technologies expérimentales ou à ce stade inexistantes.

Cette publicité a pour cible les promoteurs et investisseurs, pour éviter une autre « Masdar City ». Masdar City, en construction depuis 2008 reprend cette double promesse technologique et écologique. Les espérances ont été revues à la baisse, tant et si bien que ce pétard mouillé repousse encore les échéances de travaux et connaît le désintérêt des acteurs économiques.

Impact environnemental

NEOM fait œuvre de greenwashing, ou à tout le moins se présente avec une image écologique. Mais cela ne se traduit pas dans les faits. Les besoins énergétiques de tels sites autonomes seraient faramineux, sans parler de la pollution nécessaire à leur édification.

Un bâtiment de 500 mètres de haut, sur plusieurs kilomètres, aura nécessairement une empreinte carbone très importante à la construction, incompatible avec l’objectif de neutralité annoncé. Par ailleurs The Line est située sur la route d’oiseaux migrateurs pour lesquels les façades miroirs seraient un désastre écologique, contraignant les espèces à s’adapter à un passage migratoire moins favorable.

Quant au bilan humain, il est plus accablant encore. Les travailleurs, en majorité pakistanais ou bangladais, se voient confisquer leur passeport, bien que cette pratique soit en principe interdite. Ils vivent dans des camps surpeuplés. Il est impossible de dénombrer les morts, qui ne font pas tous l’objet de déclaration officielle, ni des autres drames humains qu’aura causés NEOM.

Ne parlons pas non plus des Howeitat, une tribu d’un peu plus de 20 000 membres, vivants sur le terrain du projet, qui auront dû être relocalisés pour le bien de la cause.

La fin du projet ?

En avril 2024, seuls 2,4km sont prévus pour être achevés d’ici 2030, contre les 170 km initialement prévus. Les promoteurs sont contraints de revoir le projet à la baisse : 300 000 habitants au lieu du million et demi prévu. Cette année voit se dessiner des retards, dépassements de coûts et démission. Nadhmi Al-Nasr, directeur général de la société NEOM depuis 2018, quitte la société. Il n’est plus crédible que Trojena puisse accueillir les Jeux asiatiques d’hiver dans les délais. Le projet Sindalah est lui aussi mis en pause, à cause de problèmes de conception.

En juillet 2025, un audit stratégique intervient en conséquence d’une chute des revenus pétroliers. 16 septembre 2025, le fonds souverain saoudien PIF suspend les travaux de The Line ainsi que du projet Magna, un complexe touristique de luxe sur la mer Rouge. Le Financial Times révèle que la société a déjà fait passer 50 milliards de pétrodollars dans les travaux.

D’après l’agence de presse Reuters, le gouvernement saoudien aimerait réorienter les investissements de leurs fonds souverains (PIF) vers l’intelligence artificielle, les terres rares, la logistique, les data-centers et le tourisme religieux. Faut-il comprendre que le projet pharaonique était trop ambitieux et que jamais NEOM ne verra le jour ? Les budgets, gelés sans annonce, semblent en tout cas l’indiquer.

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